Le développement même de notre flotte de guerre, l'entrée en service,
d'année en année, de nouveaux navires monstres, exigeant des équipages
comme des états-majors de plus en plus nombreux, pose d'une façon assez
inquiétante la question des effectifs.
[Illustration: L'heure de l'étude.--_Phot. Freund._]
On redoute--et M. Pierre Baudin, ministre de la Marine, jetant un cri
d'alarme, indiquait la semaine dernière, dans des interviews qui firent
sensation, cette grave préoccupation--on redoute de manquer, dans un
temps prochain, des marins nécessaires pour armer nos futurs
dreadnoughts et superdreadnoughts. Le même jour où les quotidiens
recueillaient les déclarations du ministre, le ministre de la Marine
allemande, l'amiral de Tirpitz, faisait au Reichstag des déclarations
qui montraient que, de l'autre côté de la frontière, on n'ignorait pas
le mal dont nous sommes menacés. Il ajoutait, d'ailleurs, que la même
crise sévissait également et dans la marine britannique et dans celle
des États-Unis.
Et pourtant, il faut rendre au département de la Marine cette justice,
qu'il s'applique avec un soin jaloux à ne rien laisser perdre des
ressources en hommes que peuvent lui fournir les populations de nos
côtes. La sollicitude avec laquelle il recueille dans une institution
spéciale, instruit, éduque ces marins nés que sont les orphelins des
marins de la flotte, en fait ses enfants d'adoption, ses «pupilles», est
une preuve de ses sages dispositions à cet égard.
La fondation de l'établissement des Pupilles de la Marine remonte au 15
novembre 1862. Elle est due au comte Prosper de Chasseloup-Laubat,
ministre civil de la Marine, et ministre excellent, de qui le souvenir
est encore évoqué avec respect.
L'idée qui avait présidé à cette fondation semble être dérivée de celle
qui avait inspiré, sous le premier Empire, l'organisation des Pupilles
de la Garde. Tous les orphelins de quartiers-maîtres ou de marins de la
flotte--à l'exclusion des enfants d'officiers, ou d'officiers
mariniers--allaient être recueillis par l'État, qui se chargeait de les
élever. Réunis dans un établissement unique, à Brest, ils devaient y
recevoir une éducation et une instruction appropriées en vue de la
carrière maritime, et dès l'enfance revêtir l'uniforme qui avait été
celui de leurs pères, de leurs grands-pères, et auquel ils semblaient
actuellement voués.
Cette création fut accueillie partout avec la plus grande faveur. Dans
les ports, à bord des bâtiments de guerre, parmi toutes ces rudes
populations de vaillantes gens, exposés à toute heure à disparaître à
l'improviste, laissant les leurs dans la détresse, les femmes, les
petits à l'abandon, ce fut un enthousiasme général. En un clin d'oeil,
les dons affluaient de toutes parts, de la France et des colonies. Dans
la marine même, tous, officiers, marins, ouvriers des ports,
souscrivaient avec élan en faveur des Pupilles une journée de leur
solde.
Installé d'abord assez sommairement dans un local inauguré quelques mois
plus tard, le 26 février 1863, l'établissement devait ultérieurement
être transféré dans les vastes bâtiments qu'il occupe encore
actuellement, à Villeneuve, au bord de la Penfeld, à 4 kilomètres de
Brest, qui sont ceux de l'ancienne fonderie de la marine, aménagés dans
ce but, et que sont venues compléter peu à peu des constructions
modernes, mieux appropriées encore à leur destination.
Les fils de marins de l'État sont admis aux Pupilles dès l'âge de sept
ans s'ils sont orphelins à la fois de père et de mère, à neuf ans
seulement s'ils ont perdu ou leur père ou leur mère. L'établissement
reçoit aussi les fils des ouvriers des arsenaux, mais au seul cas où ils
sont orphelins de père et de mère.
On commence d'abord par donner à ces enfants une instruction primaire et
les préparer au certificat d'études. Ce premier parchemin scolaire
obtenu, on leur apprend un métier manuel, celui de mécanicien, de
forgeron, de chaudronnier, de menuisier. Ainsi, il leur sera, plus tard,
loisible de bifurquer vers les professions des arsenaux, si le métier de
mer ne leur convient pas. Les ateliers où ils reçoivent cet enseignement
technique, égayés par leurs tenues de travail «en gris», leurs petits
bérets à pompons rouges, leurs grands cols bleus, présentent un très
pittoresque spectacle.
Mais c'est surtout l'apprentissage de la vie de marin qui est
l'essentiel, la base même de l'enseignement, et c'est en vue de l'école
des mousses que sont préparés tous ces enfants.
Ils sont initiés à la gymnastique, à la boxe, au bâton, à la natation,
qui ne nuisent jamais à un bon matelot, quoi qu'on en ait pensé
autrefois, le rendent plus agile et plus «débrouillard»; mais l'exercice
physique auquel on les entraîne avec le plus de soin, le plus de
rigueur, c'est le canotage. Il y a, près de l'établissement, un paisible
étang que, même par gros temps, n'agitent point de fortes vagues et qui
est admirablement propre aux premiers ébats nautiques de ces petits
bonshommes aux bras encore si frêles. Les baleinières des Pupilles le
sillonnent en tous sens, y évoluent à l'aise sous la conduite de
timoniers expérimentés. Entre temps, des gabiers adroits leur enseignent
tous ces travaux délicats et savants que les marins exécutent
artistement avec des cordes.
[Illustration: Au son du fifre et du tambour.]
A quinze ans et demi, cette première partie de leur éducation est
achevée. Elle a été conduite paternellement; pourtant avec une certaine
rudesse, qui n'exclut pas la bienveillance, voire l'affection, mais qui
est nécessaire à ceux qui vont désormais affronter le plus rigoureux de
tous les métiers. L'école est administrée, en effet, par d'anciens
officiers de marine qui connaissent les exigences de la vie de mer, et
s'appliquent à développer chez leurs élèves toutes les vertus qui font
d'un honnête homme un marin d'élite, l'intrépide sang-froid, l'esprit
d'abnégation et de discipline, l'amour du navire, le culte du drapeau et
de la fière devise inscrite au front de tous les bâtiments où ils vont
servir un jour: Honneur et Patrie. Dix instituteurs y dispensent
l'instruction primaire. Les instructeurs techniques sont, ou des
officiers mariniers, ou des quartiers-maîtres retraités, ou d'anciens
chefs ouvriers des arsenaux.
Arrivés à ce point de leur carrière, plusieurs voies s'ouvrent, comme
nous l'avons indiqué, devant ces enfants. Tandis que les uns, les plus
nombreux, vont passer à l'école des mousses, d'autres, soit par goût,
soit en raison de quelque tare, imperfection visuelle, insuffisance de
développement, vont s'orienter vers l'école des apprentis ouvriers
mécaniciens de Lorient et vers les emplois des arsenaux. Quelques-uns,
enfin, qui ont donné des preuves d'exceptionnelle intelligence, de
dispositions remarquables pour l'étude, seront dirigés vers le lycée de
Brest où ils pourront se préparer au Borda; plus d'un ancien pupille
porte aujourd'hui avec distinction le sabre d'officier de marine.
Les buts excellents auxquels tend l'établissement des Pupilles de la
Marine, les résultats pratiques parfaits qu'il n'a cessé de donner,
justifient amplement la faveur qui l'accueillit à sa fondation.
De 1863 jusqu'à cette année, il a élevé et instruit plus de 6.000
orphelins, de l'immense majorité desquels il a fait de bons serviteurs
de la patrie. C'est là que se recrutent, en grande partie, les officiers
mariniers des spécialités dites militaires, canonniers, torpilleurs,
timoniers, fusiliers, etc.
Aussi, dans toute son existence déjà longue, les encouragements, les
appuis les plus précieux, moraux et matériels, ne lui ont-ils pas
manqué. Il a, notamment, à maintes reprises, bénéficié de dons et legs
importants. Grâce à ces libéralités, on est arrivé à réaliser là, sans
qu'il en coûte beaucoup à l'État, une école modèle, aux dortoirs
largement aérés, aux salles d'études spacieuses, aux réfectoires nets
comme des intérieurs hollandais, où 500 enfants reçoivent asile dans des
conditions hygiéniques si bonnes que bien rarement on eut à déplorer
quelques maladies graves.
Au point de vue moral, l'établissement des Pupilles de la Marine est une
pépinière florissante de braves serviteurs du pays, préparés
merveilleusement à leur tâche, résolument respectueux du devoir, rompus
dès l'enfance à toutes les rigoureuses disciplines,--de ces coeurs
vaillants dont, plus que jamais, nous avons grand besoin.