LA POINTE

«Hier, nous sommes entrés à Oudjda. Nous avons défilé dans les rues; nos

trompettes et nos clairons ont sonné que nous étions les maîtres... Et

aujourd'hui c'est chose faite. Le drapeau a été hissé. Toutes les

troupes étaient sous les armes. Un coup de canon. Au sommet du minaret

de la mosquée qui domine la ville s'élèvent les couleurs françaises. On

rend les honneurs. Le canon continue à tonner. Et successivement, toutes

les batteries, toutes les fanfares envoient: «Au drapeau!» Dieu que

c'est beau!»

Qui dit cela comme s'il était dressé sur ses étriers? Un soldat de

trente ans, un cavalier intrépide, éclatant de vie, Jacques Roze,

lieutenant au 2e spahis. Du Maroc il écrit à son frère Etienne, le soir,

sous sa tente, à la lueur d'une lanterne, un 30 mars. Et à l'automne de

la même année, le 25 novembre, Etienne Roze, dans la maison familiale

qu'il habite avec sa mère, en Touraine, reçoit une dépêche: «_Votre

frère blessé grièvement hier dans combat contre Beni-Snassen. Peu

d'espoir de le sauver..._» Ah! minutes de guet-apens! minutes cruelles

et assassines, qui tout à coup sortez du fourreau de la vie, comme des

poignards, et venez nous percer!... Il est midi. Que faire? Mme Roze est

là, dans la pièce à côté. Il va falloir que son fils Etienne lui parle,

la «prépare»,... car il n'y a pas de doute que la dépêche ne soit

mensongère et n'apporte, sans oser l'affirmer encore, l'inacceptable

nouvelle. Bouleversé par la douleur, secoué de sanglots, le malheureux

défaille. Il voudrait fuir et se cacher. Il voudrait ne pas exister,

n'être pas né... Et voilà qu'on l'appelle. Le déjeuner est prêt. Sa mère

l'attend. Plus moyen de reculer. Il faut ouvrir cette porte qui va

livrer passage à la pire souffrance... Il faut aller dans la salle à

manger où jamais plus, jamais plus ne sera mis le troisième couvert...

Il faut entrer, et tout de suite, avec cette face ravagée, tel qu'on

est... Impossible de faire autrement. Un signe de croix. Il entre. Sa

mère se retourne et l'aperçoit. Son regard agrandi l'enveloppe. Elle

voit sa figure, ses pleurs, la dépêche, elle voit tout... ici et là-bas.

Elle comprend, elle est criblée... Elle devient blanche aussitôt, de

façon foudroyante, comme si elle se vidait elle-même du sang répandu de

son fils, blanche du blanc d'hostie qu'ont les joues des mères en deuil,

pâle déjà de la pâleur éternelle et sacrée qu'elle aura dans l'étoffe

noire. Mais c'est une femme française, une Vendéenne! Elle était assise,

elle se dresse, d'un bond, pour accueillir debout le choc. Et elle le

reçoit, bien qu'anéantie de douleur, avec ce splendide courage qu'elle

avait donné à son enfant guerrier, dont elle l'avait armé et qu'en ce

moment il lui renvoie... Et ce jour-là on ne déjeune pas.

Deux heures plus tard, on ouvrait--en le mettant en morceaux tellement

les mains tremblaient--le deuxième télégramme pressenti et redouté:

«_Votre frère tué en brave, hier, artère fémorale coupée par une

balle._» Et puis, après, ce fut le tour des lettres, navrantes et gaies,

de l'officier: «_Jamais je ne me suis si bien porté..._» Pauvres lettres

des catastrophes, écrites «la veille», par un être chéri et parties à

temps!... pourquoi faut-il toujours qu'elles arrivent,--quand il n'est

plus temps? Comment la mort, à l'instant qu'elle touche ceux qui

viennent de les cacheter, n'a-t-elle pas le moyen d'arrêter en route ces

enveloppes lourdes encore de vie, et humides, et chaudes de lèvres

désormais glacées? En détruisant la main qui les a mises à la poste, que

ne les détruit-elle pas également, pour en faire aussi de la poussière

et ne pas tolérer qu'on les distribue à ceux qui ne peuvent plus les

lire qu'en gémissant de regret?

*

* *

Etienne Roze partit pour le Maroc. Il allait chercher, à Oudjda, le

corps de son frère. A Lalla-Marnia l'attendait le lieutenant Bouet--le

camarade et l'intime ami du défunt--qui lui remettait «les souvenirs»,

ce petit butin personnel qu'on ramasse avec respect pour les familles, à

l'endroit piétiné où sont bien tombés les soldats: des vêtements troués

et roidis de sang, une bourse, une montre brisée, arrêtée à l'heure

prescrite où l'homme devait cesser, lui aussi, de marcher...

Etienne Roze était conduit à la tombe de son frère, tombe toute fraîche

et qui paraissait cependant déjà très ancienne, comme si celui qui était

couché là s'en accommodait, avec cette bonne grâce et cette résignation

martiales qui font qu'après la mort, ainsi que dans la vie, le bon

officier n'est jamais difficile, et consent à tout, et fait partout son

lit, même le dernier.

Etienne Roze revoyait, à la smala de Chabah, la chambre de Jacques,

chambre devenue grave et vide à présent, au milieu des jardins fleuris

qui n'avaient jamais été si beaux!... Que ce soit en France, en Afrique,

partout, en n'importe quel point du monde, les jardins, d'ailleurs, ne

sont-ils pas toujours plus doux et plus enivrants et plus parfumés dès

que l'on s'y promène en compagnie de la mort et les yeux tout trempés de

sa rosée amère?

Après cette vision, c'en fut une autre, atroce, mais nécessaire, celle

de l'endroit où s'était abattu le lieutenant. Du point le plus élevé du

camp on l'apercevait bien, au loin, du côté des montagnes bleues... Mais

on ne pouvait s'y rendre. Un capitaine d'artillerie fit apporter à

Etienne Roze la longue-vue de la batterie et ce fut là, par ce tube

braqué comme un petit hotchkiss, qu'il inspecta, rapprochée à croire

qu'il s'y trouvait, la place où, dans une plaine parsemée de

broussailles, son frère Jacques avait rendu sa vie. Il était mort, comme

il l'eût désiré, s'il avait eu le choix: en chargeant, en bondissant

dans la mêlée, atteint de trois balles dont l'une lui tranchait l'artère

fémorale. Il était tombé de cheval, s'était relevé, malgré ses trois

blessures, et, ayant perdu son sabre dans la lutte, il avait marché,

revolver au poing, vers un buisson d'où des Beni-Snassen embusqués

tiraient encore sur lui. Il n'était pas atteint, mais l'hémorragie,

effrayante, l'épuisait. Le maréchal des logis Léger, rassemblant sa

monture en plein galop, lui avait crié: «Mon lieutenant, prenez mon

cheval.» Son geste et sa voix refusaient: «Non, merci. Allez!» Et le

coeur déjà tari, les artères béantes, il chancelait et perdait

connaissance, tandis que l'ennemi, taillé avec acharnement par nos

hommes, était mis en déroute.

Après la charge, on soulève le lieutenant Roze. Il respire avec peine.

Mais aussitôt remis en selle il penche sur l'encolure, et il rend l'âme,

en saluant du buste, comme s'il n'attendait plus que cela: d'être à

cheval, et sur son cheval, pour mourir. Alors, on le descend à, terre,

et, couché sur un caisson, il défile devant les troupes, toutes

piaffantes encore et mal apaisées. Et des larmes descendent sur des

visages de spahis.

*

* *

Maintenant, c'est le dernier voyage, le funèbre retour. Etienne Roze

ramène vers la France la noble dépouille à laquelle on présente l'arme

et on jette des fleurs. A Turenne, à Tlemcen, à Sidi-bel-Abbès, tout le

long du trajet, il y a, dans les petites gares, des officiers qui

attendent, silencieux, avec des couronnes.

Et voilà qu'à une station lointaine le train qui vient de s'arrêter est

croisé par un autre, qui s'arrête aussi. Un mouvement inaccoutumé tire

l'attention d'Étienne Roze... Il met la tête à la portière... Un homme

grand, maigre, busqué, à silhouette d'énergie, aux yeux de feu, vêtu

tout de blanc et galonné d'or, avec le couvre-nuque de toile, s'avance

vers lui comme s'il le cherchait: c'est Lyautey, c'est le général, le

grand chef, qui se rend à Oudjda pour prendre le commandement des

troupes. Il a appris, à la minute. On vient de lui dire,... il s'est

élancé. Il veut donner sa sympathie profonde, sa tristesse, sa fierté,

son admiration... Les mots coupants, militaires, les hommages brefs,

sortent de sa bouche comme des commandements et des cris. On les entend

claquer de loin dans l'air sec et sonore:--Ah! monsieur! Quel officier!

Hors ligne! hors ligne! Un soldat superbe! Et mort en héros! Où est-il?

--Là. Dans le fourgon.

--Ouvrez le fourgon! ordonne Lyautey. Le fourgon est ouvert. Les portes

noires du vieux wagon de marchandises, brûlé, fendu, gondolé par le

soleil d'Afrique, glissent dans leurs rainures, s'écartent comme des

rideaux, et sur le plancher jauni de sable, apparaît, tout modeste et

nu, le cercueil de fortune où repose dans son beau dolman le guerrier au

masque de cire, qui, à la lettre et _sans que ce soit une façon de

parler_, a répandu son sang pour son pays, car, dans ses veines qui

s'aplatissent, il n'en reste plus une goutte. Tout a coulé.

Le général se recueille devant la bière, une bonne minute. Et puis,

comme il faut aller vite, et qu'on est en campagne, il s'apprête à

repartir!... Alors, Etienne Roze lui dit:

--Mon général, je voudrais vous demander une chose qui serait pour ma

mère et pour moi inappréciable, unique.

--Dites, monsieur.

--Les Beni-Snassen ont volé le sabre de Jacques...

Le générai saute sur l'idée qui l'enflamme:

--Et vous voulez l'avoir? Vous l'aurez, monsieur! Vous aurez ce sabre.

Je vous en donne ma parole.

Le train s'ébranlait. L'émouvante et providentielle entrevue touche à sa

tin, ce croisement magnifique du chef qui, tout impérieux de vie,

s'empresse à la bataille, et de l'officier inanimé qui en revient... Et

chacun, bientôt, s'éloignait de son côté... pour aller où il avait à

faire... Les deux convois, une seconde rapprochés, se quittaient, se

séparaient, pour toujours.

Mais, quelques semaines plus tard, à la suite d'une campagne, si

vigoureusement menée et avec une telle habileté qu'elle ne nous coûtait

pas une perte, les Beni-Snassen se soumirent. Aussitôt, Lyautey exigea,

comme condition _sine qua non_ de l'aman, la restitution des objets pris

au lieutenant Roze.

Les Marocains, sans se faire prier, remirent le revolver, la selle et le

burnous. Mais ils ne trouvaient pas le sabre. Ils ne l'avaient pas. Ils

ne savaient où il pouvait être. Ils mentaient. Ils l'avaient caché pour

le garder comme un trophée. Le général fut inflexible, il menaça... Et

enfin ils l'apportèrent. Admirable débris! Ce n'était plus qu'un tronçon

tordu, et une bonne moitié de la lame, la plus belle, celle de la

pointe, manquait.

Alors--et c'est ici que l'histoire atteint dans sa simplicité la

grandeur épique d'un autre âge--Lyautey eut une pensée véritablement

sublime. Ce sabre incomplet et mutilé, cette moitié de sabre glorieux,

ne le satisfit pas. Il dit aux Marocains: «Où est la pointe?» Et, comme

ils se regardaient effarés et tremblants de la ténacité du vainqueur, le

général commanda:

--Je veux la pointe. Allez!

Un Arabe, se détachant, prononça:

--Nous ne pouvons plus. Cette pointe n'est pas chez nous.

--Où est-elle?

-Dans un corps. Dans la poitrine d'un des nôtres (et il dit son nom),

qui est enterré,... quelque part... près d'Oudjda.

Le général répéta:

--Je veux la pointe.

Voyant donc qu'il fallait céder, les Arabes repartirent. Ils

retrouvèrent le mort. Ils le déterrèrent. De leurs propres mains

soumises et domptées ils allèrent, en ouvrant avec les ongles le cadavre

et en y fouillant dans tous les coins, retirer de la poitrine

décomposée, où elle était enfoncée et perdue, la lame, l'esquille

d'acier qui s'y trouvait encore, et ils l'apportèrent au général, toute

rouillée de sang noir, la lui présentant à genoux.

Aujourd'hui, le sabre du lieutenant Roze, le sabre entier, auquel plus

rien ne manque, le sabre en deux morceaux qui n'en font qu'un, le sabre

heureux et reconquis, et moralement ressoudé, est en France, dans la

maison familiale de Touraine. On l'a.

Telle est cette histoire de pointe, de pointe française. Elle est

arrivée en 1907, il y a cinq ans. Quoi? Cinq ans? Déjà? dites-vous. Le

Maroc a déjà cinq ans? Oui. Que tout va donc vite! En une brochure de

cent pages, guère plus épaisse qu'un livret, et intitulée: _Un

officier_, Etienne Roze, avec une piété fraternelle, a relaté ces faits.

Je viens de les lire. Ils m'ont entraîné à ce point que je n'ai pu

m'empêcher de vous les jeter, tout d'une haleine. Connaissez-vous rien

de plus beau? Moi pas. Aussi, désormais, toujours, en toute grande

affaire, pathétique, aiguë et douloureuse, me reviendra comme une devise

la phrase de Lyautey, la phrase de métal: «La pointe! Il me faut la

pointe. Je veux la pointe.»

L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913 · 第 5 / 45 题