Flagellée!...
Depuis les quinze jours que durait sa séquestration, Françoise avait
adressé lettres sur lettres à Mlle Corbier et à Jacques Provence. Elle
ne s’illusionnait pas sur leur sort, se doutant que nulle d’elles
n’arriverait à destination, bien que Marina les eût remises, non aux
valets noirs, mais au portier, monstre à tête de bull-dog, qui adressait
à la soubrette, chaque fois qu’il la rencontrait, un hideux sourire où
la jeune fille, dans sa détresse--et en dépit du traditionnel: «On ne
passe pas!»--avait cru discerner un semblant de bienveillance.
Le personnel domestique avait reçu l’ordre formel d’être muet.
Impossible de savoir en quel lieu elles se trouvaient.
Le maître d’hôtel, et les deux Abyssins venaient prendre les ordres de
Mlle de Targes et les exécutaient sans desserrer les lèvres.
L’amour-propre de la prisonnière était trop grand pour qu’elle consentît
à s’abaisser en les questionnant.
Rina, elle, ne s’embarrassait pas des mêmes scrupules. Elle avait
fureté, dans tous les coins de l’étage que Françoise ne quittait plus,
sans pouvoir découvrir le moindre indice qui permît d’apporter à sa
maîtresse une précision quelconque sur l’endroit où la volonté de
Baghzen-Kretzmar les tenait enfermées.
Il ne fallait attendre un secours que de Jacques Provence.
Moune et lui, pour la première fois de leur vie, peut-être, avaient dû
s’entendre. Pauvre Moune! Que devait-elle penser du silence de
Françoise, depuis deux semaines que celle-ci avait quitté Felsburg,
était cloîtrée?... Sans doute avait-elle écrit à l’Altesse,
télégraphié?...
Combien de temps mettraient-ils, tous deux, à découvrir cette retraite,
perdue dans la verdure, à plusieurs heures de Felsburg? Comment leur
serait-il possible de retrouver sa trace? Ils avaient dû s’informer
auprès de l’ambassadeur d’Allemagne? Une enquête avait certainement été
prescrite, exigée?...
Qui sait même si Provence ou Mlle Corbier n’étaient pas en route? Il
fallait attendre. Et Françoise, malgré tout son courage, toute son
énergie, se désespérait...
Bien que le Prince se fît chaque jour plus pressant, elle ne désarmait
point, observant la même rigueur inflexible.
Plus la passion de Hugo allait s’exaspérant et plus l’antipathie de la
jeune fille à son égard s’accroissait. La seule vue de cet homme lui
était devenu insupportable. Elle ne répondait plus que par monosyllabes
à tout le fatras désordonné de ses protestations.
A quel motif obéissait-elle? Combien d’autres, à sa place, eussent-elles
succombé devant ces richesses qu’elle repoussait, devant ce titre,
devant cet amour délirant qui, au contraire, lui faisaient horreur?...
Françoise, la droiture même, ne comprenait pas que le Prince ait pu
manquer à ses engagements envers l’Altesse, renier une parole donnée.
Elle ne lui pardonnait pas, en outre, la déshonorante séquestration dont
elle souffrait, les inimaginables angoisses par lesquelles devait
passer, devant cette brusque disparition, la tendresse maternelle de la
tumultueuse Moumoune. Comment tout cela finirait-il?... Par un drame
inévitable, car elle était décidée au meurtre au cas où Baghzen, soit
dans un moment d’égarement, soit sur les instigations du venimeux
Ardessy, viendrait à porter la main sur elle.
Au cours d’un repas, sans même être aperçue de Marina, elle avait glissé
dans sa poche, avec un geste de voleuse, un couteau à manche d’argent
qui ne la quittait plus... Elle était décidée, si cet homme exécré
venait à tenter sur elle quelque violence, à en faire le plus terrible
usage.
Depuis sa rencontre inopportune avec l’étrange amie d’Ardessy, elle
n’était plus retournée dans le parc, sachant que le trio guettait avec
avidité ses moindres allées et venues.
Par les fenêtres ouvertes, le cynisme du rire de la Dortnoff montait à
ses oreilles comme un vivant outrage. Des voix d’hommes lui répondaient
et, à maintes reprises, Françoise avait nettement reconnu celle, plus
grave, un peu nasillarde, du Prince.
Marina, elle, sortait chaque matin vers neuf heures. La fine mouche, qui
ne désespérait pas d’apprivoiser le monstrueux Augustus, terminait sa
promenade par un brin de causette sur le seuil de la loge du cerbère. Il
riait lourdement aux taquineries de la petite, mais ne lâchait rien.
Ce matin-là, la fillette venait à peine de descendre lorsque Françoise
entendit frapper à sa porte. Elle ouvrit, pensant à quelque étourderie.
Ce fut Técla qui, hardiment, entra:
--Bonjour! Vous êtes plus sage, j’espère maintenant, Belle Fleur? Donc
déjà, j’ai à vous parler de très importantes choses. Ne me regardez pas
comme une bête d’épouvante. Cela désoblige!
--Je ne veux avoir aucun entretien avec vous, madame. Sortez!
--Sortir? Et pourquoi?... Je suis bien. Il faut apprendre que notre
Prince est galant homme. Il faut montrer de la raison. Il faut le
laisser vous aimer. Quelle douceur!... Cela est le plus agréable du
monde, croyez-moi: Après, vous verrez la vie toute rose. Pourquoi faire
l’oiseau méchant, plumes hérissées, bec ouvert?... Pourquoi, je le
demande? Où le résultat? Quelle pitié!... Réfléchissez!
--C’est tout réfléchi. Allez-vous en!
--Ce que vous refusez par bonne grâce, on l’aura par la force.
--Sortez!...
--Donc, vous êtes détestable. Alors, c’est le dernier des mots? Vous ne
céderez pas?
--Jamais!
--Que Dieu vous damne!...
Et la Dortnoff claquait la porte.
Or, Marina ne rentra point...
Énervée par la visite comminatoire de la Dortnoff, Françoise s’inquiéta
tout d’abord de cette absence prolongée, puis s’en alarma. L’heure du
déjeuner arriva sans que la jeune fille reparût. Contre son habitude,
Françoise interrogea le maître d’hôtel.
--Savez-vous où se trouve ma femme de chambre?
--Non, mademoiselle.
--L’avez-vous aperçue ce matin?
--Non, mademoiselle.
Elle n’en tirerait rien. Elle comprenait que la Dortnoff avait commencé
les hostilités. Elle grignota un peu de poulet, dont elle trouva la
sauce atrocement pimentée, prit un fruit et, très altérée, sans vouloir
toucher au vin, elle se versa un grand verre de l’eau d’une carafe
rafraîchissant dans un seau de glace. Ce breuvage lui parut exquis;
cette eau fraîche avait une saveur de menthe. Elle en reprit une seconde
fois, refusa qu’on lui servît le café, puis, s’accoudant à la fenêtre,
elle s’entêta dans l’espoir de voir surgir Marina, mais accablée par la
chaleur, et comme pénétrée d’un feu qui brûlait ses veines, elle céda au
besoin de s’étendre sur une chaise longue.
Deux heures lentement passèrent sans qu’elle parvînt à fermer les yeux,
non qu’elle luttât contre le sommeil, mais elle était en proie à un
malaise singulier. Était-ce réellement la chaleur qui, en dépit des
stores baissés, l’incommodait à tel point? Elle avait la sensation
d’être, de la tête aux pieds, piquée par de dévorants moustiques. Elle
se leva, s’ablutionna d’eau froide.
Bien qu’aucune rougeur ne marquât la peau, l’irritation, loin de se
calmer, s’accrut. La sensation était devenue si intolérable qu’elle
songea, étant seule et faisant abandon de toutes ses défiances, qu’un
séjour prolongé dans l’eau de la vaste baignoire lui serait salutaire.
Elle entr’ouvrit la porte donnant sur la piscine des Hespérides. Il y
régnait une fraîcheur idéale. Le murmure de l’eau chantait, tentateur,
dans la vasque d’argent...
La robe de Françoise tomba sur les fleurs pourpres du tapis d’Anatolie.
Puis ce fut le tour du corset. La chemise ajourée, où transperçait la
roseur des seins, glissa, en cercle pâle, à ses pieds. Elle s’assit sur
la première marche de porphyre afin de délivrer ses jambes de la gaine
de soie où elles étaient emprisonnées.
Maintenant, elle était nue, nue comme la déesse Aphrodite elle-même!
A bon droit, Moune pouvait qualifier sa nièce de «chef-d’œuvre». Le
corps de Françoise eût tenté le ciseau du sculpteur le plus difficile
dans le choix d’un modèle.
La splendeur nacrée d’une chair liliale et l’harmonieuse perfection des
formes de ce marbre vivant tendant, avec une grâce pudique, son petit
pied aux ongles d’agate, vers la caresse de l’eau, était un
enchantement. Elle risqua une jambe, puis l’autre et, dans un clapotis
d’eau jaillissante, elle se laissa choir dans la vasque d’argent.
Vraiment, la sensation qu’elle éprouvait était prodigieuse. Comme elle
avait été sotte, habituée à l’action bienfaisante du bain matinal,
d’avoir, par un sentiment de prudence que, dans son actuelle béatitude,
elle jugeait excessif, dédaigné l’accueil enchanteur de la salle des
Hespérides! Et soudain, elle eut comme une hallucination... Un cri
s’étouffa dans sa gorge...
Les oranges de chaque arbre, versant le flot doré de leur lumière,
s’étaient subitement éclairées, et, sur un coup de timbre, le panneau du
milieu, au pied duquel couraient des azalées, s’écartait brusquement...
Il donnait sur un petit salon, meublé à l’orientale où, parmi
l’encombrement des coussins, un être, enfoui sous un domino noir, et
strictement masqué, scrutait--avec quel regard!--la statue de la Peur
que, symbole vivant, Françoise de Targes représentait, ruisselante,
échevelée, hagarde...
Car, à côté de cette forme noire, Técla Dortnoff, un fouet à la main, se
dressait, cynique, dans le triomphe de son abominable menace.
Le premier instant de stupeur passé, Françoise bondit, d’un trait, sur
ses effets et se précipita vers la porte qui lui avait livré passage.
Elle était close!...
Trop tard, la prisonnière comprenait qu’elle avait été jouée et qu’on
avait eu impudemment raison de la prudence dont elle s’était un instant
départie. L’eau qu’elle avait bue à son repas contenait un
aphrodisiaque...
Blottie dans l’angle de cette porte, serrant contre ses seins, afin de
masquer sa nudité, la robe qu’elle avait cueillie au vol, elle la
palpait dans l’espoir d’y retrouver le couteau dont elle ne se séparait
jamais. Hélas! Elle l’aperçut qui, sur la pourpre laineuse du tapis,
luisait, abandonné... à dix pas d’elle!
Et Técla, sortant du cadre, s’avançait vers elle, dominatrice et
gouailleuse:
--Ah! Ah!... Nous allons t’apprivoiser, rebelle! Trop longtemps, tu as
joué avec la patience, je crois!... Allons, il faut lâcher cette robe.
Il faut que tu sois comme Dieu notre Père t’a faite.--Bénédiction!--avec
le seul vêtement de ta tignasse rousse!...
Un coup de fouet cinglait les doigts de Françoise, qui, sous la douleur,
et pensant devenir folle de honte, lâcha prise...
L’autre faisait, à petits coups secs, courir le claquement du serpent de
cuir sur les jambes fuselées de cette nouvelle martyre.
Ce n’était pas la souffrance qui tenaillait le plus la malheureuse, ce
n’était pas l’effroi que lui inspirait son bourreau, à visage de
Gorgone, c’était la vision de ce spectre noir, enseveli, comme une
araignée tissant sa toile, dans l’ombre des étoffes et qui, à présent,
se tenait debout, très grand, les yeux étincelants sous le velours du
masque.
Un tremblement léger semblait le faire frissonner, Cet hallucinant
fantôme de carnaval, et lentement, lentement, il s’approchait des deux
femmes en balbutiant d’une voix étranglée:
--Assez! Assez!...
Mais la Dortnoff négligeait de l’entendre. De sa forte main, elle avait
emprisonné les dix doigts de Françoise et elle hurlait:
--Tu connaîtras l’amour...--chèvre mauvaise!--mais avant, tu auras le
fouet! Lequel tu préfères, dis?...
Et, de sa main libre, elle frappait la chair neigeuse, où des striures
pourprées marquaient les coups:
--Lequel tu préfères, entêtée maudite? de l’amour ou bien du knout?...
--Assez!... suppliait à voix plus haute la forme noire.
--Je préfère la mort! cria Françoise qui, crachant au visage de son
bourreau, se dégageait de son étreinte d’un effort désespéré et roulait
sur le tapis où le couteau d’argent était resté. Elle l’empoigna...
C’était le salut!
Elle n’avait plus de pudeur, préoccupée de sa seule vengeance...
L’atroce humiliation du châtiment subi, la morsure sacrilège qui avait
brûlé son corps, l’aveuglaient de larmes, la possédaient d’une rage de
crime... Tragique, elle clama, levant son arme justicière:
--Le premier d’entre vous qui m’approche, je le tue!...
On frappait à la porte contre laquelle Françoise s’était tout à l’heure
inutilement heurtée, tandis qu’au dehors la voix d’Ardessy appelait:
--Prince! Prince!... Puis-je ouvrir?...
Le Prince!... Ce fantôme masqué, c’était donc lui! Lui qui, après
l’avoir enlevée, séquestrée, depuis des semaines, avait toléré l’infamie
de la livrer au fouet de la Dortnoff, lui qui, de sa cachette, avait
violé, de son regard de vice, les moindres détails de sa féminine
beauté, lui!...
Françoise de Targes, la délicate poétesse, la mondaine souriante et
calme, la Fleur-de-France de Felsburg, n’avaient, à coup sûr, rien de
commun avec cette nudité farouche, à la crinière croulante qui, tout à
coup, se ruait sur le domino noir, et lui enfonçait jusqu’à la garde le
couteau d’argent ramassé sur la pourpre du tapis.
Il s’affaissa, sans un cri, pendant que la Dortnoff poussait des
hurlements désespérés effroyables.
--Ouvre, disait-elle à Ardessy. Ouvre donc!... Elle va me tuer aussi,
cette gueuse!
Ardessy se précipitait vers la masse effondrée, rabattait le capuchon de
soie, déchirait le masque... Hugo portait les mains à son ventre... Il
articulait avec peine:
--Laissez-la! Ne lui faites pas de mal... Ce n’est rien. Prends l’auto,
Ardessy, et cours chercher un médecin à Feldenritz... Aide-moi seulement
à gagner ma chambre... Mais ne lui faites rien, n’est-ce pas? Je vous en
supplie. Laissez-la!...
* * * * *
Le trio avait disparu...
Françoise entendait leurs pas s’éloigner peu à peu. Elle avait comme
conscience de l’avoir tué, cet homme, et chose affreuse, hébétée,
tremblante, secouée de frissons convulsifs, elle n’en éprouvait aucun
regret, aucun remords...
Machinalement, elle ramassait ses vêtements épars, piétinés dans la
lutte, et regagnait sa chambre où, avec des mouvements désordonnés de
folle, en hâte, elle se rhabillait.
Un bruit de pas sur le gravier, une galopade dans l’escalier: c’était
Marina, qu’Augustus, sur un ordre donné, venait de relâcher et qui,
échevelée, haletante, rejoignait sa maîtresse.
--Le comte Ardessy part en auto, Signorina. Il va chercher un médecin.
Le Prince s’est blessé, paraît-il... Augustus, ah! le misérable!... m’a
enfermée dans sa cave... Si vous saviez!... J’ai entendu, oui, j’ai
entendu le maître d’hôtel et lui qui causaient. Il y a la guerre. On
mobilise!
La prédiction de l’Archiduchesse se réalisait.
--Signorina! continuait l’Italienne. Je connais le moyen de vous sauver.
J’ai vu la clef du portail. Je sais où elle est. Je l’ai vue!... Devant
Augustus, à sa droite... Cette clef!... J’en ai rêvé tantôt dans cette
cave où l’on m’a jetée, demi-morte de peur, après m’avoir... Je n’ose
pas vous dire!... Les souffrances endurées, la rage ressentie ne m’ont
pas ôté l’usage de l’esprit. J’ai réfléchi et je garde le pressentiment,
croyez-en votre pauvre servante, plus misérable encore que vous ne
pensez, que bientôt, grâce à moi, vous sortirez d’ici. Ayez confiance!
Ah! ce que j’ai subi pendant ces quelques heures n’est rien, rien, si
vous y trouvez la liberté!...
Mlle de Targes regarda plus attentivement l’Italienne. La cernure
profonde qui bistrait ses yeux, la sueur qui perlait à ses tempes, les
éraflures de son maigre visage aux cheveux collés, la brûlure de son
haleine, révélaient qu’elle aussi avait eu à se défendre, à lutter comme
une brave petite bête sauvage, désespérément.
Quel supplice avait-on imaginé pour celle-là?...
En quelques mots haletants, l’enfant la renseigna. C’était monstrueux...
Augustus, la voyant passer, l’avait hélée avec,--ô surprise!... un
joyeux sourire. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était montré tout à
coup prolixe, faisant assaut d’amabilités. La Triestine, stupéfaite,
s’était, une minute, bercée de l’espoir qu’un renseignement quelconque
s’échapperait de cette conversation. Elle avait avancé le nez,
inspectant avec curiosité l’intérieur de la maisonnette.
De plus en plus engageant, le hideux bonhomme l’avait invitée à
compléter son inspection. Sans défiance, elle était entrée... Alors,
fermant la porte, il avait abattu sur la proie guettée, sur la proie
enfin permise, ses pattes de géant... Maigre les ruades et les sursauts
désespérés de la fillette, il tâtait ce corps gracile, écrasant sous ses
doigts lourds le fruit menu des seins trop jeunes qu’il cherchait à
faire jaillir du corsage arraché... Elle s’était défendue vaillamment,
la pauvre fille, mais lui, bravant les morsures et les coups d’ongle,
lui avait ligoté les pieds, puis les mains. Enfin, il l’avait bâillonnée
de son mouchoir sale. Puis, cela avait été innommable... Il s’était
baissé, relevant les jupes de la malheureuse, lui faisant subir l’odieux
supplice de ses baisers immondes... Il n’avait lâché le triste corps
soubresautant que lorsque son caprice abject eut été satisfait. Et,
traînant par les cheveux cette forme humaine, loque souillée de sa bave
de brute, il avait ouvert la trappe de sa cave et le corps de l’enfant,
dégringolant les marches, tombait sur un tas de charbon, la tête la
première... Elle aurait pu, sur le coup, être tuée...
Elle était demeurée là, pantelante, durant des heures... Par le
soupirail, elle avait entendu les propos échangés entre son bourreau et
la valetaille. Enfin, Augustus était venu l’empoigner à nouveau, puis
l’ayant remontée dans sa loge et délivrée de ses liens, il avait
souligné, d’un geste bien tudesque, toutes les tortures endurées par sa
victime, en lui octroyant, marque du plus insultant mépris, un large
coup de pied dans le derrière...
Elle s’était enfuie vers sa maîtresse. Maintenant, sanglotante, elle
était abattue à ses pieds. Françoise l’avait écoutée, frémissante. Ce
que Marina venait de souffrir, le guet-apens du bain dont elle avait
failli être elle-même victime, la morsure, cuisante encore, du fouet de
la Dortnoff, l’emplissaient d’une terreur folle en même temps que d’une
haine farouche. Sa torpeur était passée. Une pitié profonde envers la
Triestine la faisait se pencher sur cette fragilité plus blessée
qu’elle...
La sauvageonne s’était tue, la regardant avec une ferveur extasiée,
joignant les mains, se sentant comme protégée par la plus forte, par la
plus grande.
Émue, Françoise avait pris le front de la fillette entre ses doigts et,
avec une infinie tendresse, y déposait un baiser. Humides de larmes, les
yeux de l’Italienne rayonnèrent. Elle murmura:
--Par la Madone, Signorina, pour vous, je sacrifierais ma vie!
Venu du lointain, un bruit leur parvenait, confus, croissant... Elles
percevaient distinctement l’aigre bruit du fifre et le sourd grondement
que font les troupes en marche...
Une immense tristesse envahissait le cœur des jeunes filles. Le soir
tomba. Nul bruit. Elles n’entendirent pas Ardessy rentrer. Le
rez-de-chaussée était plongé dans le silence.
Solennel, le maître d’hôtel vint, comme de coutume, prendre les ordres.
Mlle de Targes n’accepta rien.
Vers dix heures, pendant que Françoise était plongée dans une morne
méditation, la Triestine demanda:
--Avez-vous de l’or, Signorina?
Oui, elle possédait environ quinze mille francs sur elle. Toutes ses
économies amassées durant dix-sept mois de servage: un chèque de dix
mille francs, le reste en billets de banque et en une trentaine de
doubles-couronnes d’or.
--Mettez cela dans votre sac. Prenez votre chapeau. Tenez-vous prête.
Suivez-moi. Ne faites aucun bruit!
Avant d’ouvrir la porte sur le grand escalier, l’Italienne murmura:
--Nous ne pourrons jamais nous sauver toutes deux... N’ayez pas peur et,
voulez-vous, Signorina? embrassez-moi une fois encore, la dernière...
Dieu, qui est juste, s’il n’est pas avec moi, sera avec vous!
Les deux femmes se glissèrent dans le parc; la demie de dix heures
sonnait. Elles atteignaient, en silence, la maison du portier où elles
aperçurent, formidable cerbère aux poings géants, gardant fidèlement la
grille d’entrée, l’ignoble Augustus, ronflant sur sa chaise...
--Tenez-vous près de la grille, souffla la Triestine. Quelque bruit que
vous puissiez entendre, dès que vous aurez la clef du portail,
ramassez-la. Ouvrez et, sans vous soucier de moi, partez!... Partez sans
vous retourner, sans un regard, sans un mot!... Adio, Signorina!...
Elles s’étreignaient...
Précautionneusement, elle ouvrit la porte de la loge.
Sur la table où il dormait, devant les pattes velues du monstre,
s’étalait la clef libératrice... Nouveau David, la frêle fille de
Trieste se mesurait avec Goliath endormi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout le reste n’était qu’un autre rêve affreux, un autre rêve atroce,
vécu par Françoise de Targes.
Une clef, jetée sur le sable et ramassée, avec la rapidité de l’éclair,
par la fugitive, laissant, toute grande ouverte, la lourde porte de fer
aux grilles dorées... Le bruit d’une lutte... Un coup de feu... Des
clameurs dans la nuit... Une course de bête traquée à travers bois, à
travers champs... Le hasard d’une voiture de laitier rencontrée à l’aube
et qui, moyennant dix marks, la conduisait, échevelée, rompue, à une
gare encombrée de soldats allemands, appelés sous les drapeaux par la
mobilisation, pour le triomphe de la «Kultur», voilà ce que Françoise,
les tempes bourdonnantes, le corps brisé, le cœur prêt à sauter et le
cerveau en délire, revoyait dans le compartiment de première qui
l’emportait vers la Suisse, dans l’infernal supplice d’un cauchemar
épouvantable, d’un cauchemar sans nom, d’un cauchemar sans fin!...
Et, là-bas, auprès de la lourde porte de fer aux rosaces compliquées,
dans la loge du cerbère Augustus, devant les nègres atterrés et
stupides, gisait, un trou sanglant au milieu du front le frêle petit
cadavre de Marina, la Triestine, qui, courageusement, avait fait le
sublime sacrifice de sa vie pour sauver Françoise, parce que celle-ci,
dans sa douceur, dans son humaine tendresse, lui avait révélé ce qu’il y
a de plus magnifique au monde: la Bonté!...
X
Et puis, il y eut la guerre...
--Je t’ai admirée en robe de soirée, de visite et d’intérieur, en
maillot de bain, et même en chemise de nuit, mais jamais, non jamais, je
ne t’ai vue aussi belle, aussi chic, aussi réussie, aussi «chef-d’œuvre»
enfin! que sous ce costume-là!...
C’est Mlle Corbier qui, volubile, parle ainsi.
Son éternel monocle à l’œil, elle inspecte dans le hall de la rue
Desbordes-Valmore, où Jacques Provence a réuni tant d’œuvres d’art, sa
Françoise qui se tient devant elle, vêtue du fourreau blanc des
infirmières, drapée dans l’ample manteau bleu, sa jolie tête grave, aux
yeux tristes, serrée sous le bandeau où saigne la pourpre d’une toute
petite croix...
Il y a six mois qu’elle est de retour, cette vaillante Françoise. Comme
un oiseau blessé qui, tirant de l’aile, revient au nid, elle s’est
abattue quai Voltaire, un soir d’août, brisée par plusieurs nuits de
voyage et par les émotions les plus effroyables.
Il fallait voir la fureur d’une Moune écumante montrant les poings à
cette saleté d’Archiduchesse, à sa clique d’ivrognes, de bourreaux,
d’empoisonneurs et de pervertis; à ce Prince--un satyre qui n’avait rien
inventé en comparant sa nièce à un lis!--à cette Dortnoff, qui méritait
d’être pétrolée, puis grillée vive, et à ce comte Ardessy,--une ordure
doublée d’une fripouille!
--Plus fripouille encore que mon notaire! On l’a arrêté, tu sais,
mignonne? Cette canaille n’avait englouti que trois millions à sa
clientèle! C’est _un rien, un souffle, un rien_... comme fredonnait
_Rip_. Une paille! Nous sommes, pour notre compte, allégés de trois cent
cinquante billets de mille. De quoi faire à la notairesse des papillotes
de luxe pour la nuit.
Depuis lors, Marie-Antoinette Corbier ressasse chaque jour, le même
chapelet de malédictions et d’injures plus ou moins variées, mais
parfois sonore, un rire s’échappe de ses fortes lèvres.
--Comme tu es heureuse de pouvoir rire encore, ma Moune! constate sa
nièce.
--Où est le temps, par contre, où, toi, tu riais de tout? Où tu me
sortais des aphorismes à la Sainte-Thérèse et à la Spinoza? Il faut que
ce soit moi maintenant, moi, la grosse ronchon, qui fasse le pantin pour
t’arracher un sourire. Ah! ma Reine jolie, t’avoir là, te cajoler,
t’embrasser! Quelle joie! Quoi qu’on dise, va, il y a, malgré tout, un
peu de bonheur pour les braves gens...
--Tu trouves?... Il y a tant de braves gens qui meurent sur le front, à
chaque heure qui passe!
--A mon âge, on est égoïste. C’est nous les braves gens. Ceux dont tu
parles sont des gens braves.
--Évidemment... Tu finiras par trouver que ton notaire est la crème des
hommes. Puisqu’il est encore en prison, tu devrais songer à lui envoyer
quelques douceurs.
--Pour quoi faire?
--Pour lui exprimer ta satisfaction de le savoir à l’abri des balles,
pendant que sa clientèle se fait copieusement casser la figure.
--Il y a un progrès. Tu railles. Ton moral s’améliore. Bientôt tu riras.
Françoise secoue lentement la tête.
--Non, Mounette, non; je ne rirai plus, tant qu’il y aura la guerre.
--Crois-tu, hein?... Tu sais qu’on est toujours sans nouvelles du fils
Giraud. Quand il est parti, le premier jour, et qu’il m’a embrassée, ah!
ma chère! ce que j’ai pleuré!... Une fontaine, dont on aurait arraché le
robinet! La maman Giraud, chez qui j’allais chaque matin tremper ma
demi-douzaine de mouchoirs, ne cessait de me réconforter, de me
rassurer:
«--Ayez confiance, ma bonne! disait-elle. Elle reviendra, cette chère
enfant. Dieu ne l’abandonnera pas. Elle est dans sa main!»
J’ai bondi.
«--Dans sa main? lui ai-je répondu. La voilà bien lotie! Dieu n’a pas
assez de ses dix doigts pour se les fourrer dans l’œil.»
La pauvre était scandalisée de mon impiété, mais que veux-tu? Je
devenais enragée. Je ne vivais plus. Sans nouvelles de toi depuis trois
semaines, je pensais que ces misérables t’avaient assassinée! Je courais
avec l’oncle Jacques, les ministères, les ambassades. On remuait ciel et
terre. Pour ça, je n’ai rien eu à lui reprocher. Et puis, il est mort,
n’est-ce pas?... Paix à ses cendres!... Il est mort bien, après avoir
vécu très mal.
--Oh! Tante, dis qu’il est tombé en héros!...
--En héros crâneur!... Une rose à la main!... Je te demande un peu! A
son âge!... On comprend ça chez un Saint-Cyrien, mais chez un monsieur
ventru!...
--Ne sois pas injuste, Moune. Il a été admirable. Et puis, songe à ce
qu’il a fait pour nous!
--Pour toi.
--Pour nous.
--Pour toi. Tu es sa légataire universelle. Ah! Mademoiselle la femme de
lettres, vous êtes devenue un plus beau parti qu’avant!
En effet, dès le retour de sa nièce, Jacques-Olivier de Targes s’était
engagé, réclamant la faveur de monter, tout de suite, en première ligne.
Il aurait voulu, méprisant l’âge, la fatigue et l’impitoyable maladie
qui le rongeait, écrire un beau livre, une œuvre _vécue_ sur la grande
guerre.
Que risquait-il?... De mourir un peu plus tôt?... La Faculté
n’avait-elle pas compté ses jours? Autant finir en beauté...
Et il était tombé dans une vague d’assaut, grimpé sur un talus,
entraînant les autres, une fleur à la main, en récitant,--ce poète!--des
vers du quatrième acte de _Cyrano_!...
La mort sublime de Jacques-Olivier de Targes, dit «Provence», avait
donné aux folles erreurs de celui qui fut _Frère Jacques_ la plus
glorieuse absolution...
Françoise l’a très sincèrement pleuré.
Elle pense à lui, dans ce décor somptueux où il aimait à vivre, avec la
même piété qu’elle accorde au souvenir de la petite Triestine.
Quelquefois, assaillie d’un doute douloureux, ce nom lui monte aux
lèvres: Marina!...
Mais Moune est là, veillant au grain. Son autorité bougonne intervient:
--Console-toi, va!... Elle aura bien su se débrouiller toute seule,
cette petite! Telle que tu me l’as dépeinte, c’est une luronne qui n’a
pas froid aux yeux. Elle a dû conserver ton adresse... Un beau matin,
quand nos «poilus» auront flanqué une raclée définitive aux Boches, tu
recevras une carte postale t’annonçant le débarquement de ta macaroni.
Tu verras, fillette, tu verras!... Tout s’arrange dans la vie...
D’ailleurs, c’est M. Alfred Capus qui l’a dit!...
--Aujourd’hui, il ne le dirait plus.
Françoise a raison. Les choses ne vont ni aussi vite, ni aussi bien, que
le veut l’optimisme exagéré de Marie-Antoinette Corbier.
Ah! cette Moune! Elle a jeté feu et flammes quand l’ennemi descendait en
trombe sur Paris. Le miracle de la Marne l’a rendue délirante de joie...
Le portrait du Général Joffre garde, depuis, une place d’honneur dans sa
chambre à coucher. En parlant du grand soldat, il lui arrive de bégayer
d’admiration.
--Dommage que celui-là ne soit pas célibataire, déclare-t-elle avec son
turbulent cynisme, c’est le seul homme que je consentirais à épouser!
Quand sa nièce est présente, elle ajoute, non sans un brin de malice au
fond de ses gros yeux:
--Il y en a bien encore un autre pour qui j’ai un faible, mais,
celui-là, je suis trop vieille pour lui. Il s’appelle...
Mais Françoise ne répond pas.
Son service à l’hôpital-annexe de l’avenue Malakoff, que Mme
Champel-Tercier, la femme du richissime banquier, a mis à la disposition
de l’autorité militaire dans l’hôtel qui lui appartient, lui prend la
majeure partie de son temps.
Vivant exemple d’endurance et d’énergie, Mlle de Targes fait preuve d’un
inlassable dévouement. Ses nerfs sont d’acier, son corps de fer.
Infatigable, elle ignore le repos. Ses mains fines ont appris à panser
les plaies les plus répugnantes, à essuyer sans dégoût les plus
affreuses purulences, à fermer pieusement les lourdes paupières des
moribonds et sa douce voix a su bercer dans un beau rêve les plus
atroces agonies...
Tous les blessés l’adorent. Elle est la fée de l’hôpital. Sa blonde
silhouette n’a qu’à paraître pour que tous les visages s’illuminent et
sa douceur est à tel point proverbiale que, familièrement, certains
soldats l’ont dénommée «Bon-Temps».
Il y a des titres de gloire qui ne valent pas celui-là... C’est du bon
temps qu’on passe, grâce à elle, après les heures infernales subies et
souffertes dans le frénétique carnage des champs de bataille. C’est du
bon temps quand ses belles mains, agiles et souples, vous happent et
vous soulèvent, tel un enfantelet, vous penchent, vous emmaillottent et
vous bordent, chastement maternelles...
C’est encore du bon temps--et du meilleur--quand, au moment redouté des
opérations délicates, son angélique sourire vous est une caresse légère
avant l’envahissement par l’angoissante torpeur du chloroforme et de
l’éther... C’est aussi du bon temps, quand, rouvrant les paupières après
avoir frôlé l’infini de la mort, vous rencontrez ses yeux splendides où
la bonté rayonne... Et les potions savamment préparées et remuées, les
breuvages acidulés, dont la fraîcheur est un délice pour la bouche
enfiévrée, les paroles berceuses et consolatrices, tout cela,--n’est-ce
pas?--oui, tout cela, c’est du bon temps pris sur les horreurs et sur
les tortures d’une époque qu’on souhaite sans lendemain...
--Regarde-la passer, «Bon-Temps», mon vieux, a dit un jour un blessé à
son voisin de lit. Tu trouves pas qu’on dirait une fleur?...
Et Françoise, qui a entendu, est devenue pâle, atrocement...
Elle se souvient qu’elle fut, il y a quelques mois à peine, une triste
fleur de France jetée par le hasard, très loin, dans une Cour
d’Allemagne, et ses yeux, qui ont tant pleuré, ses yeux qui ont pleuré
d’angoisse, pleuré de honte sous l’odieux claquement du fouet, ses yeux
éblouissants et splendides se ferment pour revoir, une fois encore, la
brune image de la Triestine, de cette petite Rina qui, héroïquement, a
sacrifié sa vie pour la sauver...
En dépit des suppositions favorables de Moune, qu’est-elle devenue,
hélas! la pauvrette? Françoise se reproche de l’avoir écoutée, de
l’avoir abandonnée, de s’être enfuie lâchement, poursuivie, talonnée par
une horrible épouvante... Oui, Marina est morte... Elle le comprend.
Elle le devine. Elle le sent, et des sanglots lui montent à la gorge,
l’étouffent...
Des journaux suisses lui ont appris la fin du Prince Hugo, massacré en
Lithuanie, à la tête de ses troupes. Tiens! Elle ne l’avait donc pas tué
tout à fait, celui-là? Elle n’a même pas eu un tressaillement!... Par
contre, Moune s’est livrée aux douceurs démonstratives de la plus
intense jubilation.
--Ça fait une jolie crapule de moins! a-t-elle déclaré en guise
d’oraison funèbre. A propos, sais-tu ce que j’apprends, mignonne? La
mère Fessier, cette abominable gueuse, vient d’être expulsée! Elle était
Boche de naissance, cette coquine, ma chère!... A qui se fier?...
* * * * *
--«Bon-Temps»!... «Bon-Temps»!...
C’est Mme Champel-Tercier qui, cordiale, interpelle ainsi Mlle de
Targes, au moment où, après deux nuits blanches, la jeune fille
s’apprête à regagner le petit hôtel de la rue Desbordes-Valmore où
l’attend, monoclée, maugréante et attendrie, tante Moune.
--Vous alliez partir, Targes?... Quel dommage! Mlle de Gramond est
malade, Mme de Proves n’est pas venue, et il m’arrive trois nouveaux
blessés.
--C’est bien. Je resterai. Voulez-vous seulement faire téléphoner chez
moi: Passy 07-23.
--Je me charge de ce soin. Targes, vous êtes un ange, sachez-le!
Françoise esquisse un pâle sourire, voilé de mélancolie.
--Dans quelle salle sont-ils?
--Au premier. Ah! il y a l’un d’entre eux qui est dans un fichu état.
Vous aurez à le décrotter, ma petite. Il a de la boue jusqu’aux yeux. Un
vrai barbet!... Le malheureux a eu un bras arraché et il est couvert
d’ecchymoses. Vous le soignerez bien, Targes, n’est-ce pas?
--J’y vais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans un grand lit blanc, devant la clarté dansante d’un feu de bois,
Françoise et une infirmière ont étendu le pauvre diable, dont l’uniforme
souillé est celui d’un médecin militaire. On l’a pansé rapidement à
l’ambulance. Les heures de voyage l’ont anéanti...
--Vite! commande Françoise à son aide. Courez chercher le docteur
Chartrain afin qu’il commence sa visite par ici.
Demeurée seule, «Bon-Temps» ne reste pas inactive. Avec un linge imbibé
d’eau tiède, elle détache la boue jaunâtre qui couvre ce visage
contracté par la souffrance et, avec de minutieuses précautions, elle
tamponne les paupières meurtries que, vainement, le blessé essaie
d’ouvrir...
Tout à coup, elle a un faible cri de surprise et d’émoi, celle qui fut
«Fleur-de-France», celle qui, vierge flagellée de la Piscine des
Hespérides, avait brandi, meurtrière, un couteau d’argent!... Cette
furie vengeresse et dénudée n’est plus, à cet instant, qu’une pâle jeune
fille tremblante...
Malgré la barbe dont la blonde broussaille envahit le visage du patient,
elle vient de reconnaître celui, qu’autrefois, elle a si cruellement
raillé, celui dont elle a déclaré ne jamais vouloir accepter le nom.
_Jamais_!... C’était un mot d’avant la guerre!...
En bourrasque, le chirurgien fait son entrée. Une seconde, il regarde
«Bon-Temps»; puis, avec une affectueuse brusquerie:
--Vous avez une fichue mine, Targes. Vous vous claquerez, mon enfant,
avec cette vie-là!
Pour toute réponse, elle lui indique le blessé. Il l’examine, avec une
grimace qui signifie la crainte...
--Pourra-t-on le sauver, docteur? interroge Françoise, angoissée.
--Oui, répond l’homme de science courbé sur le patient. Le coffre est
bon et si, cette nuit, la température diminue, nous pourrons, tant bien
que mal, le tirer de là.
--Je resterai à ses côtés, déclare Mlle de Targes d’une voix où vibre
l’émotion de cette rencontre voulue par le Destin. Je ne bougerai pas de
son chevet.
--Vous le connaissez donc? interroge Chartrain, étonné.
--Oui... C’est un ami d’enfance, Amédée Giraud.
En entendant prononcer son nom, le blessé a fait un mouvement. Son
regard se porte sur le docteur, sur cette infirmière qui l’accompagne et
dont les traits lui rappellent l’inaccessible adorée, l’orgueilleuse
Mlle de Targes. Alors, croyant rêver, il balbutie:
--France... Françoise! Ma chère... Françoise!
Une douceur infinie pénètre le cœur de la jeune fille... Pareils à deux
fleurs mouillées de larmes, ses yeux s’illuminent, resplendissent...
Elle se penche vers le mutilé et, déposant sur ce front marqué par la
gloire, la caresse d’un chaste baiser, c’est dans un sanglot, tout bas,
qu’elle murmure:
--Chut! Soyez sage... Dormez, Amédée... Je vous aime!...