«--Ia... Ia... Vous savez bien, Edmundo?... Edmundo Roustande, cel’ qui
a écrit ce pièce-volailles: _Chantaclair_. Il est grande poète, mais...
(d’un air supérieur) il vaut pas notré «Gueuté!...»
Ah! ce Gœthe! Ce Gœthe et ce Wagner, ce qu’on m’en rebat les oreilles!
Je les subis jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée!...
Après le «lectoure», précipitamment, tout le monde se réveille. Si tu
voyais leurs têtes!... Les voyageurs d’un paquebot qu’on flanque en bas
de leur lit en criant: «Sauve qui peut!» n’auraient pas l’air plus
effaré!... On joue par petites tables aux échecs, au loto (!) au bridge,
surtout au bridge, et la passion du jeu anime, peu à peu, ces visages
alourdis par une nourriture compliquée. Son Altesse est une joueuse
enragée. Quand elle gagne, elle se montre généreuse et distribue, dès le
lendemain, des petits cadeaux, touchants et ridicules, à tout le monde.
Quand elle perd, fulminante, elle injurie ses partenaires, les dents
serrées, les yeux mauvais.
Je ne participe à aucun jeu. Je regarde. Vers minuit, on apporte des
sirops glacés, des gâteaux et, naturellement, du café au lait!!!... Tout
le monde se jette là-dessus avec voracité... Encore manger!... Toujours
manger!... Quelle préoccupation constante pour ces ventres aux abois!
Quand vous n’ingérez pas comme eux, on vous tient pour malade, on vous
regarde avec inquiétude...
Un peu après ces beuveries, chacun regagne son logis. Alors, Son Altesse
demeure seule avec Von Welschmann, Wogenhardt et _Euphrosine_, Mina de
Gohenlirch. Le Protocole veut que cette grâce antique, solennelle et
décharnée, assiste au coucher de Son Altesse. Grand bien lui fasse!
C’est une faveur dont je ne saurais me montrer envieuse.
Non sans satisfaction, je regagne ma tour d’angle. J’embrasse le
portrait de la Moune, je souris au majestueux profil de Jacques
Provence, travesti en fabuleux Rajah--photo qu’il m’a donnée avant mon
départ--et, sagement, je glisse dans les bras d’un amant très
convenable, le seigneur Morphée...
Je dors peu, mais bien. Le matin, de bonne heure, j’ouvre mes fenêtres
afin d’admirer le paysage. Il n’est pas dénué de beauté. Au fond, une
haute forêt de sombres sapins; à gauche, perdue dans un lointain
brumeux, la ville de Felsburg couronnée par le dôme doré de sa
cathédrale; à droite, une autre forêt plus proche, plus claire et, à mes
pieds, l’abîme glauque et profond d’un torrent qui bouillonne près des
fossés du Palais. Bref, un beau décor d’opéra.
Du Mont-Boron, j’ai reçu, moi aussi, des nouvelles du susdit Rajah. Il
m’a dit n’être pas très bien portant, en m’envoyant son dernier livre
_L’Évangile de la Volupté_. C’est effarant, mais il y a des passages qui
sont très, très beaux. Moi, je lui trouve beaucoup de talent, tu
sais?...
Te rappelles-tu les réserves qu’il a formulées lorsque je lui ai dit
avoir accepté la situation offerte si spontanément par Mme d’Ambleuze?
Après m’avoir presque jetée à la tête de cette évaporée, il a paru
mécontent de cette réussite:
--Est-ce qu’on s’emballe comme ça? On réfléchit! Tu aurais pu me
consulter! etc...
Il n’aime pas Son Altesse. Tu sais comme il est influençable. Un potin a
raison de lui. Un ami a dû lui faire quelques ragots sur elle. Moi,
jusqu’à ce jour, je n’en puis dire que du bien.
Je travaille. Je sens qu’ici je finirai tranquillement mon recueil de
poèmes. Rien ne presse. Qui sait, quand il sera édité, grâce à l’appui
de l’oncle, ce sera peut-être la gloire?...
J’embrasse ma grande de tout mon cœur.