A LA LIBRAIRIE LES LETTRES

Notre-Dame de Lesbos. (21e mille.)

Léon, dit Léonie.

En préparation:

La Princesse de Monico.

Le Mystère de La Bouche Fardée.

I

Moune Corbier.

--Es-tu bien, Mounette?

--Pas trop mal. Évidemment, je serais mieux ailleurs...

--Et où donc, ma Moune?

--Bé! Chez nous, à Genève.

--De quoi te plains-tu? Tu t’y trouvais encore ce matin.

--Ce matin, soit; mais demain?...

--Demain, nous serons au _Continental_, à moins que tu ne veuilles

accepter l’hospitalité que ne saurait manquer de t’offrir ton cher et

bien-aimé frère, l’illustre Jacques Provence, une des gloires de la

capitale!

--Ça, jamais!... Et puis je te défends de me parler de ce

saltimbanque!... Si je n’étais pas une vieille bique, je n’aurais pas eu

l’idiotie de me laisser emballer par toi, comme un colis ridicule!

Et, d’un solide coup de rein, Mlle Marie-Antoinette Corbier, dite Moune,

Moumoune, ou--selon le cas--Mounette, s’acagnardait dans le coin du

wagon de première qui, à travers la vallée du Rhône, l’entraînait,

récalcitrante et renfrognée, vers ce Paris détesté pour tout l’inconnu

formidable qu’il représentait à ses yeux.

Une minute, Françoise la regardait sans répondre, puis, très douce:

--Heureusement que nous sommes seules!

Cette constatation, qui n’avait l’air de rien, était un piège tendu à la

bonne dame, un piège où sa bouderie allait sombrer.

--Pourquoi?

--Parce que, répondait la nièce avec calme, s’il y avait eu avec nous

d’autres voyageurs, ils n’eussent pas manqué, Moumoune, d’estimer que tu

es douée d’un assez fâcheux caractère...

--Oui, eh bien, ceux-là, je les envoie à la balançoire! Je leur dis

«flûte!» et puis je voudrais les voir à ma place! Mais réfléchis donc,

malheureuse enfant! qu’allons-nous devenir?...

--Nous nous débrouillerons, tante Nette!

--Mais quand on y réfléchit, il y a de quoi se flanquer par la portière.

Mais c’est épouvantable!... Inouï!... C’est... non, je ne trouve pas

d’autre expression!...

--Ne cherche pas, Moumoune. Tu vas te rendre malade, tu auras des

étouffements, des palpitations et nous ne serons guère plus avancées. Au

contraire. Nous avons besoin de tout notre courage, de toute notre

raison. Eh bien, soyons calmes. Ayons le sourire, le sourire qui sied

aux âmes bien trempées dans les circonstances exceptionnelles de la vie.

--Je t’admire, s’exclamait Mlle Corbier, que son rond visage, empourpré

de colère et couronné d’une toque de fourrure, rendait pareille à

quelque gros hérisson furieux,--je t’admire!... On nous vole, on nous

pille et tu sembles trouver quasi-naturelle l’action abominable d’une

fripouille à qui je voudrais arracher les yeux, la langue, les oreilles

et à qui, volontiers, je dévorerais les tripes!...

--Oh! Moune! reprochait la nièce d’un ton amusé. Moune! faut-il vraiment

que tu sois peu dégoûtée pour devenir anthropophage! Toi, une

végétarienne, te repaître des morceaux les moins choisis d’un notaire

infidèle! Fi! Mademoiselle Marie-Antoinette Corbier, vous n’êtes qu’une

sadique!

--Et toi une effrontée!

--Moune! je te rappelle au calme! Tu as trop enfoncé ta toque sur les

yeux, ma chérie, ça te fait ressembler à Jean-Jacques Rousseau!

--Si tu savais ce que tu m’exaspères avec l’ironie continuelle de tes

observations! ce que tu m’énerves! ce que tu m’agaces!... Écoute: Voilà

vingt-deux ans que tu es ma fille--ou presque--et Dieu sait si tu as

jamais reçu de moi la moindre pichenette, mais je te jure, ma petite,

que si tu continues, je te gifle!

--Non?...

--Parfaitement! Et puis je descends au premier arrêt. Tu te

débrouilleras là-bas avec «l’homme célèbre». Un fou et une toquée, vous

êtes faits pour vous entendre!

--Pauvre grande! Viens que je te bise!

Françoise a suspendu au cou de la furibonde, et si lamentablement

comique, Marie-Antoinette Corbier, le collier de ses beaux bras frais.

Son fin visage, aux cheveux de mousse cuivrée, s’est appuyé sur les

bonnes grosses joues empourprées, soudain ruisselantes de larmes, de la

vieille demoiselle qui, mi-fâchée, mi-souriante, cherchait à se dégager

de cette douce étreinte, opposant, pour la forme, un semblant de

résistance qu’elle aurait voulu plus stoïque.

Sur un oreiller où, faisant mine de se lever, la toque Jean-Jacques

venait d’être gaiement bousculée par sa nièce, les deux femmes

maintenant s’embrassaient.

Une affection profonde les unissait tendrement l’une à l’autre.

D’indissolubles liens attachaient ces deux cœurs, liens faits de

gratitude et d’admiration réciproques. Depuis sa triste naissance

d’orpheline, Françoise n’avait-elle pas toujours été l’enfant gâtée,

l’unique amour, la seule et véritable adoration de Marie-Antoinette

Corbier?

Quand ce bébé était tombé dans sa vie, comme un aérolithe dans les

plates-bandes d’un jardin de curé, bouleversant une existence ouatée,

douillette et confortable, de célibataire irréductible, quadragénaire et

bien rentée, Marie-Antoinette avait trouvé toute naturelle la tâche qui

lui incombait, mettant à la remplir autant d’ardeur que de joyeuse hâte.

Enfin! Enfin, elle allait donc avoir _quelqu’un_ à aimer!... Quelqu’un

dont elle n’aurait à craindre nulle peine et nulle trahison, quelqu’un

sur l’âme de qui elle comptait pouvoir régner, à sa façon, en souveraine

maîtresse!

Cette moustachue, dont la poitrine opulente et l’académie de lutteuse

eussent fait bonne figure chez Marseille, affichait des allures de

despote. Ah! si elle avait eu un mari!... En voilà un qu’elle eût,

prétendait-elle, mené non pas à la baguette, mais à la cravache! Il eût

fait beau voir qu’il la trompât!... Elle déclarait, avec un sérieux

impayable, que si, jadis, on avait inventé une ceinture de chasteté pour

martyriser les femmes, il fallait que celles-ci eussent eu l’imagination

bien pauvre pour n’avoir point trouvé de réplique.

--Qu’auriez-vous donc inventé? lui demanda une bonne âme.

Dans sa terrible ingénuité, doublée d’une brutale franchise,

l’hurluberlu répondit, tout-à-trac:

--Tiens, parbleu! Un étui en fer avec des piquants tout autour!...

Le mot scandalisa. Répété sous le manteau, avec des gorges chaudes, il

fit le tour de la société génevoise, et Mlle Marie-Antoinette Corbier

perdit le bénéfice de plusieurs relations mondaines, auxquelles elle

avait la faiblesse de tenir et qui lui gardèrent une rancune offusquée,

pour avoir si crûment dépeint des images bravant, de toute évidence,

l’honnêteté.

D’autres théories, aussi subversives que tyranniques, professées par

elle avec une autorité plus bruyante que réelle, n’avaient réussi qu’à

mettre en fuite les nombreux soupirants qui, lorsqu’elle était en pleine

jeunesse, avaient sollicité «l’avantage» de l’épouser. Foncièrement

bonne, elle n’avait conçu nulle aigreur de ces déceptions successives,

aimant seulement à faire entendre qu’elle avait voulu rester «vierge»

pour n’être pas la dupe et la victime de ces «monstres» d’hommes!

--Tous des satyres, ma chère! confia-t-elle une autre fois à une vieille

amie, Mlle Vergeotte. Ils vous font des honneurs avant, des douleurs

pendant et des horreurs après!...

Moune, lorsqu’elle était de bonne humeur, ne manquait pas d’esprit. Pour

salées que fussent certaines de ses réparties, elle n’en demeurait pas

moins une parfaite honnête femme, se glorifiant de n’avoir, au sens

biblique du mot, jamais «connu» personne... Mariée, elle eût

certainement été la plus indulgente des épouses, comme aussi la plus

dévouée. Cette virago avait, en dépit de la verdeur de certaines de ses

expressions, une âme angélique.

Un jour, Françoise l’avait définie d’un mot assez juste:

--«Moune? mais c’est un agneau déguisé en ours!»

Ce plantigrade, affligé de myopie, s’était penché avec amour sur le

berceau de cette fillette que la mort jetait sur sa route et il arriva

que, par la suite, ce fut l’enfant qui domina la femme, la nièce qui

commanda et la tante qui obéit.

Le père de Françoise, Lucien de Targes, lieutenant de vaisseau, terrassé

au Tonkin par le typhus, était le cadet des deux enfants issus du second

mariage de Mme veuve Corbier. Andrée de Falède, la grand’mère de

Françoise, avait, comme tant d’autres, contracté un mariage de raison en

épousant un gros commerçant, d’origine suisse et de vingt ans plus âgé

qu’elle: M. Ferdinand Corbier.

Devenue veuve très jeune, alors que Marie-Antoinette était encore

gamine, Mme Ferdinand Corbier, regrettant sans doute les beautés de la

particule, avait, en secondes noces, épousé le baron Arnaud de Targes

qui, traînant tous les cœurs après soi, la rendit heureuse en lui

donnant deux fils et fort à plaindre en la trompant avec la dernière

impudence.

Ce grand seigneur balayait ses guêtres un peu partout, dans l’aimoir des

péripatéticiennes de province, comme dans la mansarde des petites bonnes

du château.

Après avoir dilapidé sa fortune et gaspillé celle de sa femme, le bel

Arnaud rendit à Dieu son âme élégante et futile en faisant une chute de

cheval.

Mme de Targes, complètement ruinée, lui survivait de peu. Elle eût connu

la gêne, et même la misère sans le secours de sa fille aînée, dont la

fortune, léguée par le père Corbier (les pâtes de fruits Corbier

n’ont-elles pas acquis une réputation mondiale?) avait été fort

heureusement sauvegardée.

Le premier des fils de feu de Targes, Jacques-Olivier, paresseux et

rêveur, fut immédiatement confié par sa mère au seul parent que son mari

avait laissé: un vieux richard, cousin éloigné, taxé d’originalité et

vivant, célibataire impénitent et maniaque, dans le midi de la France.

Le bonhomme, d’humeur fantasque, éleva à la diable ce gamin à qui, plus

tard, il devait laisser des rentes peu négligeables. Séparé, par les

hasards de la vie, d’Antoinette, sa sœur, qu’il n’aimait point, et de

son plus jeune frère Lucien, qu’il ne devait jamais revoir,

Jacques-Olivier devint poète en son adolescence, voyagea, commit maintes

excentricités et, tout à coup, connut, très jeune encore, la célébrité à

la fois comme auteur et comme journaliste. La fortune léguée par le

vieux parent n’avait pas été étrangère à un si prompt succès. Il donnait

au «_Grand Quotidien_», sous le nom de «Jacques Provence», des

chroniques extrêmement goûtées. Les hardiesses de son style, l’âpreté

mordante des dialogues où, à profusion, il gaspillait l’esprit,--un

esprit léger, primesautier et piquant, souvent injuste,--lui avaient

valu, lui valaient encore, la constante faveur du public.

La bizarrerie «voulue» de sa vie, la singularité, pour le moins étrange,

des mœurs qu’on lui prêtait avec facilité (on ne prête qu’aux riches!)

et qu’il ne reniait point, puisant au contraire, à cette source trouble,

les éléments d’une réclame qu’il jugeait excellente, n’avaient pas peu

contribué à sa réussite.

Il passait six mois de sa vie sur la Riviera et six autres à Paris dans

un petit hôtel caché, l’été, sous un fouillis de lierre, rue

Desbordes-Valmore, en plein Passy.

Le Tout-Paris du théâtre et des lettres avait défilé là. Jacques

Provence y avait organisé des fêtes qui, à défaut de tenue, n’étaient

pas dépourvues d’originalité. Certain bal aquatique récemment donné dans

l’hôtel, transformé en aquarium, avait défrayé, tout un printemps, les

papotages parisiens. L’écho en était, par les gazettes, parvenu jusqu’à

Marie-Antoinette qui avait haussé les épaules. En parlant de lui, elle

ne manquait pas d’ajouter: «Nous avons un fou dans la famille!»

Entre eux, d’ailleurs, aucune relation. Le protocole de Moune consentait

cependant à ce que, deux fois l’an, à la Saint-Jacques et au 1er

janvier, Françoise écrivît à son oncle. Le fantaisiste répondait par un

envoi de bonbons ou par un bibelot.

Le père de Françoise avait voulu faire sa carrière dans la marine.

Toujours généreuse, ce fut Mlle Corbier qui paya ses années d’études,

lui assurant une pension jusqu’à son mariage avec Mlle Hélène de

Mertilles, dont la famille avait autant de dettes que de quartiers de

noblesse.

En apprenant que son «chéri», resté l’objet de ses plus constantes

préoccupations, pour qui elle rêvait d’une carrière brillante dans

l’armée française, voulait épouser la fille d’un comte absolument ruiné,

la «_roturière de la famille_», ainsi que Marie-Antoinette avait pour

habitude de s’appeler, poussant les hauts cris, se fâcha net...

Il y avait eu, entre frère et sœur, une explication des plus orageuses.

Par toutes sortes de raisons qu’elle jugeait excellentes, Mlle Corbier

tenta, mais en pure perte, de dissuader son cadet. La patience de la

fougueuse aînée ne pouvait être soumise à une trop longue épreuve. Elle

explosa:

--Alors, tu trouves que ce n’est pas assez de deux bêtises dans la

famille?... Le mariage stupide de notre pauvre mère et la vie de

polichinelle éhonté que mène le sieur Provence à Paris?... Tu continues

la série! Mais tu veux donc mourir sur la paille? Si tu crois que je

payerai les dettes du beau-papa, tu ne m’as pas regardée!... Un joli

coco, entre parenthèses, que ce beau-père-là!... Ça, un comte?...

Laisse-moi rire!... C’est un comte... à dormir debout!...

--Ma sœur, je ne vous demande rien!

--Mon frère, vous n’êtes qu’un petit orgueilleux!

--Vous ne parlez qu’argent. Je vous réponds: noblesse.

--Cette noblesse-là, mon bonhomme, te fera danser devant le buffet!

--On ne dirait pas à vous entendre, ma sœur, que vous êtes de sang

noble. Notre mère, contrairement à ce que vous assurez avec

impertinence, n’a commis qu’une erreur, celle de se mésallier. Vous êtes

d’une race, je suis de l’autre. Quant à mon frère, puisqu’il a renié

notre nom, je ne veux plus le connaître. Adieu!

C’était la rupture.

Indignée, Mlle Corbier, ayant refusé de connaître sa future belle-sœur,

n’assista pas au mariage, abandonnant le château de Falède, qu’elle

avait pourtant racheté de ses deniers en Maine-et-Loire, et dont elle

aimait le séjour. Pour s’étourdir, afin d’oublier l’ingrat, elle voyagea

avec passion, avec rage, courant à travers le monde en véritable

globe-trotter. Deux ans plus tard, subitement lassée, elle s’installait

à Genève, où, désormais, elle entendait vivre à sa guise.

A peine avait-elle loué un «amour» d’appartement, dont les larges

fenêtres donnaient sur cette merveille bleutée qu’est le lac Léman, que

la fatalité l’endeuillait...

La mort de son frère, et, peu après, celle de sa belle-sœur qui, brisée

par le chagrin, expirait en donnant le jour à Françoise, venaient

l’atteindre. Oubliant ses griefs, la roturière revenait en France,

courait à Falède et, farouchement, prenait possession de sa nièce.

Il y avait de cela vingt-deux ans. Vingt-deux années de bonheur, de

calme. Françoise aimait sans doute beaucoup sa tante, mais cette

dernière était l’adorante esclave de sa nièce.

--C’est un chef-d’œuvre! avait-elle coutume de s’exclamer à tout propos.

Un vrai chef-d’œuvre!... Dans sa Babylone, le Jacques Provence n’en

connaît certainement pas de pareil, avec ses grues peintes et ses

pouliches dopées!...

Rien d’exagéré dans cette déclaration. Françoise de Targes était belle,

en effet, admirablement.

Grande et mince, lumineusement rousse, sous un envol de boucles faites

d’or en fusion, son visage d’un ovale un peu allongé, mais d’une rare

finesse, surprenait le regard par les tons roses et transparents d’une

peau satinée. Dans cette créature idéalement belle, on ne savait

qu’admirer le plus: sa taille souple, sa démarche harmonieuse, la

remarquable petitesse de ses mains, l’éclat de son sourire, la forme

pure de son nez ou l’éblouissante nuance de ses yeux: deux saphirs d’un

bleu très sombre, presque noir, largement ouverts entre les paupières

aux cils déliés et recourbés. En outre de ce don précieux, qui est la

beauté, la Nature avait accordé à cette perle de grâce deux inestimables

trésors: le charme et l’intelligence, dont le rayonnement intérieur

contribuait à la rendre plus séduisante encore.

C’est ce chef-d’œuvre que nous trouvons roulant vers Paris, assis sur

les genoux de Mlle Corbier et s’efforçant, afin d’apaiser le turbulent

désespoir de sa Moune, à la badinerie des enfantillages.

Quoi de plus follement imprévu que ce voyage, ayant pour but une visite

à M. Jacques Olivier de Targes, dit «Provence»! Il avait fallu qu’une

catastrophe vînt à fondre sur les deux femmes pour décider l’une à une

telle démarche et l’autre à l’accompagner. Maître Hubert-Lebert, notaire

à Falède, chez qui Mlle Corbier avait placé ses capitaux et... sa

confiance, avait subitement disparu depuis l’avant-veille, emportant

pour tout bagage huit ou dix millions à une clientèle consternée. Les

journaux ne parlaient que de cette escroquerie qui laissait Mlle Corbier

à peu près ruinée. Il lui restait bien le château de Maine-et-Loire qui,

loué trois mille francs par an, ne constituait qu’un revenu dérisoire

pour deux insouciantes habituées au bien-être, à la vie facile, au luxe.

Sur-le-champ, Françoise décidait de partir. Pendant que Marie-Antoinette

procéderait aux démarches exigées par les poursuites qu’il allait

falloir intenter, elle, irait hardiment trouver l’oncle Provence.

Des rugissements accueillirent cette proposition, puis la tante avait

cédé, comme toujours, jurant ses grands dieux que ce «scandaleux

individu» n’aurait pas la satisfaction de la voir, elle, sa sœur,--une

honnête fille!--s’abaisser devant un tel débauché.

--Après tout, qui sait? peut-être est-il très «bon type»? avait insinué

Françoise.

Marie-Antoinette Cordier avait sursauté:

--Un bon type, ce dépravé! ce bohême gavé d’orgies! ce fouineur de

coulisses! ce rinceur de cuvettes! Ah! la la! il essaiera de te violer,

oui!...

Françoise avait pouffé.

A cette heure, toutes deux étaient en route pour Paris, pendant que Mlle

Corbier se remémorait, l’une après l’autre, les courses qu’elle aurait à

faire:

--Primo, à la «Société Générale». Et puis chez l’ondulateur. Ah! il

faudra déjeuner chez les Giraud... ça va être une surprise! Ce qu’Amédée

sera heureux! on téléphonera chez eux dès notre arrivée.

Pas de réponse. Moune insistait:

--Ah! tiens, si seulement, l’an dernier, tu avais voulu épouser ce

garçon-là!... J’aurais constitué ta dot. C’eût été toujours cela de

sauvé! J’ai été imprévoyante. J’ai manqué de fermeté. C’est de ma faute.

Tu me mènes par le bout du nez comme une vieille gâteuse. J’aurais dû

t’imposer ma volonté. Si seulement on pouvait «rabibocher» les choses...

--Quelles choses, Mounette?

Françoise avait levé sur sa tante des yeux volontairement surpris où

passait, rapide, un éclair de mécontentement.

--Avec Amédée! Avec qui veux-tu que ce soit? Avec le Pape?... Il est

froissé... Tu l’as si bien accueilli!

--.........

--Oui, oui... Fais la sourde oreille, petite masque! Ah! si tu voulais,

peut-être qu’en s’y prenant adroitement...

--Jamais! déclara Françoise d’une voix coupante. Jamais, ma tante, je

n’épouserai un monsieur que j’ai refusé quand nous étions riches et que

je prendrais parce que nous sommes pauvres. J’aurais l’air de me vendre,

moi, une de Targes! Sérieusement, tu n’y penses pas, Moune? Je

travaillerai, voilà tout!...

Travailler!...

Dans sa jolie bouche, ce mot avait sonné fièrement. Une expression

d’énergie se reflétait sur cette belle figure et le regard des yeux

sombres, de ces yeux qui vivaient, qui pensaient, qui voulaient,

étincelait soudain...

Travailler!...

Moune semblait plongée dans un abîme d’indicible stupeur. Ses bons yeux

myopes papillotaient éperdûment... Plantant sur l’un d’eux le petit

monocle d’écaille dont elle ne se séparait jamais, elle contempla sa

nièce avec ahurissement.

--Travailler... à quoi, ma petite fille?

Françoise claquait des doigts.

--Rien de précis... A tout! Je sais peindre, broder. Je suis bonne

musicienne. Je parle couramment l’anglais, l’allemand. Je suis poète, à

mes heures, comme le fut mon bel oncle! Je puis écrire un livre, moi

aussi! Je ne crois pas être hideuse à voir... Toutes conditions

favorables. Et voilà pourquoi votre fille n’est pas muette et s’en ira

demain faire sa plus belle révérence à Môssieu l’homme célèbre.

--Bon courage! Je te répète une dernière fois que je ne t’accompagnerai

pas.

--J’irai tout de même. Suis-je, oui ou non, sa nièce?

--Tu l’es. Tu es même encore plus sa nièce à lui que la mienne. C’est

bien ce dont j’enrage: Je ne suis que ta demi-tante, moi! Lui, est ton

oncle, ton vrai oncle! Saligaud!...

--Je lui tiendrai donc le discours suivant: «Vrai oncle! fouillez vos

relations, et posez, s’il y a lieu, ma candidature soit comme

institutrice, soit comme secrétaire, soit comme artiste peintre, soit

enfin comme auteur si vous ne craignez pas la concurrence.»

--Femme de lettres, toi! Si ton pauvre père t’entendait!...

--Moune, femme sérieuse, préféreriez-vous, par hasard, le réchaud des

grisettes?...

--Solliciter une place!... Le dénommé Provence va se ficher de toi.

--Erreur, Mounette! Et puis... quelque chose me dit d’aller le voir, cet

oncle si décrié, de mettre une robe un peu chic, la dernière que tu

m’auras payée chez le bon faiseur, et si nous ne décrochons pas la

timbale cette fois-ci, ce sera pour la prochaine. Gardez les mêmes et on

recommence! La vie, vois-tu, ma grande, c’est une perpétuelle loterie.

Nous avons perdu hier. Demain nous doit une revanche.

--Tu ne sais seulement pas s’il est à Paris, ton Nabuchodonosor!

--Pardon! Le _Figaro_ m’a renseignée. Il va donner des réceptions

artistiques. Je veux m’y faire inviter. Je dirai des vers.

--Des vers!... Je te défends bien!... Mais tu passeras pour une

cabotine!...

--Mais non, Mounette, des vers de moi. Je ferai ma petite

Delarue-Mardrus. Je réciterai deux poèmes. Je les ai déjà choisis,

tiens: _Les Roses du Parterre_ et _La Danse de Salomé_. Sèche tes yeux,

Ronchon, et fais-moi une belle caresse avec une risette par-dessus le

marché!

Un éclat de rire, où chantait l’allégresse des beaux printemps,

s’élevait, sonore, dans le fracas des roues trépidantes.

Alors, la vieille demoiselle, avec un grand soupir:

--Ah! Que tu es donc peu sérieuse!... Rire en un pareil moment!

A quoi la nièce, un doigt levé vers le front, de répondre d’un ton

doctoral:

--Damoizelle Moune, souvenez-vous que Sainte Thérèse, qui n’était point

sotte, a écrit quelque part, dans un très vieux bouquin, cette phrase

que je cite afin de la livrer à vos méditations: «La meilleure

religieuse, c’est la plus gaie!»

--Te voilà bien savante, ma France!

--Voui. Le plus curieux, c’est que l’opinion de cette noble fille est

partagée par un Juif, car Spinoza a dit aussi:

«Il n’y a qu’une vertu: la Joie!»

Sous le fouet · 第 3 / 22 题