M. LE FOYER.--Parfaitement.

M. VIVIANI.--L'homme et la femme auront-ils la faculté de se réserver

leur liberté personnelle et de convenir que, dans un délai de trois ou

cinq ans, chacun pourra répudier son époux?

M. LE FOYER.--Je n'y vois pas d'inconvénient, pourvu que cette clause

soit acceptée par les deux conjoints.

Et M. Viviani de s'emporter en un fort beau langage contre «une pareille

conception du mariage!»--ce dont nous ne saurions trop le féliciter.

«Faites entrer cette liberté dans le contrat de mariage, et la femme

sera sacrifiée, lorsque viendra l'heure de la disgrâce et de la

lassitude, qui envahira plus tôt le coeur de l'homme que le coeur de la

femme, celle-ci vieillissant plus rapidement que celui-là.» Et le

Congrès a refusé de passer outre.

En cela, du reste, la Gauche féministe n'a obéi qu'à des répugnances

parfaitement légitimes, sans pouvoir se flatter d'avoir cédé à des

arguments valables. Ceux qui introduisent la liberté dans le mariage,

sont condamnés à la voir dérouler inexorablement toutes ses conséquences

jusqu'à l'union libre. M. Le Foyer voudrait même que celle-ci fût

reconnue et sanctionnée par la loi; mais il a rencontré sur ce point une

âme plus libertaire encore que la sienne. Par cette raison que les lois,

ayant toujours servi à réprimer les peuples, ne sauraient jamais devenir

un instrument de libération pour les individus, un congressiste a fait

observer très justement que, lorsqu'on s'élève contre les lois du

mariage, il est «contradictoire de recourir aux sanctions légales pour

libérer l'union conjugale[159].» La conclusion s'impose: supprimons

toutes les lois matrimoniales: la liberté des conventions suffit à tout.

Et M. Viviani de se récrier avec feu: «Vous oubliez qu'il faut donner à

la femme plus de garanties qu'à l'homme, et que, tant que la mère ne

pourra vivre par elle-même, il faudra,--bien loin de briser le

mariage,--en faire une citadelle vivante ou elle puisse s'enfermer avec

son enfant!»

[Note 159: Congrès de la Condition et des Droits des femmes. Séance du

samedi matin 8 septembre.--Voir le compte rendu sténographique de la

_Fronde_ du mardi 11 septembre 1900.]

Et conquise par ces nobles paroles, la Gauche féministe s'est refusée à

réclamer l'abolition du mariage. Seulement, pour mettre le comble à ses

contradictions, elle s'est empressée de voter l'abolition de la

séparation de corps. Là pourtant, M. Viviani avait plaidé fort

habilement les circonstances atténuantes. Elle est bien inoffensive,

cette pauvre séparation de corps! Songea donc qu'à l'heure actuelle, il

suffit qu'elle existe depuis trois ans, pour qu'on la puisse transformer

en divorce; et qu'en outre, le Sénat est saisi d'un projet déjà voté par

la Chambre, qui rend cette transformation obligatoire, en enlevant à

chacun des époux le droit de s'y opposer. Pourquoi effrayer le Parlement

par des voeux inopportuns? Mais sacrifiant la prudence à l'irréligion,

ces dames se sont obstinées à proscrire la séparation de corps. Cette

demi-mesure offense leur radicalisme superbe. C'est en vain que les

femmes catholiques leur diront: «L'Église nous fait un devoir de

repousser le divorce: laissez-nous la séparation qui nous agrée et nous

suffît.»--«Elle nous déplaît!» répondent les femmes libres.--«Mais le

divorce blesse notre conscience!»--«Tant pis! réplique-t-on; il

satisfait la nôtre. Souffrez en silence ou divorcez comme tout le

monde.» Voilà comment, dans les milieux avancés, on comprend la liberté

des catholiques. Aux uns l'indépendance poussée jusqu'à la licence, aux

autres la contrainte poussée jusqu'à la violation de la liberté de

conscience. Ou la honte du divorce, ou l'enfer de la vie commune: plus

de milieu. C'est de l'intolérance pure. Méfions-nous du fanatisme

sectaire des femmes athées! Il pourrait bien être plus vexatoire,--étant

plus orgueilleux,--que l'intransigeance naïve des dévotes.

Résumons-nous. Avec l' «égalité des droits,» c'est la discorde qui

s'assied au foyer des époux. Avec la «liberté des personnes», c'est

l'anarchie qui envahit la famille. Et du même coup, nous avons démontré

que les outrances du féminisme révolutionnaire ne se lisent plus

seulement aux pages de certains livres, mais qu'elles s'infiltrent peu à

peu en des âmes féminines. Pour demain, sinon pour aujourd'hui, l'union

libre devient leur secret idéal. Les unes y penchent; les autres y

courent. Quelle imprévoyance!

Poursuivez, mesdames, votre oeuvre de nivellement et d'émancipation.

Brisez, les uns après les autres, tous les liens du mariage, pour mettre

à l'aise les couples qui en souffrent. Continuez à ébranler l'arbre par

le pied, sous prétexte de venir au secours de quelques branches malades

ou gâtées. C'est toute l'histoire du divorce: achevez son oeuvre. La

logique vous y condamne; les hommes vous y convient. Certaines

déductions vous font peur qui les satisfont grandement. Croyez-vous que

le mariage ne leur pèse pas plus qu'à vous? Chaque licence que vous

réclamez est tout profit pour le sexe fort. Combien de maris

s'applaudiront du relâchement des liens conjugaux! A jeter bas tous les

remparts du mariage, soyez assurées que beaucoup vous aideront

activement. Et vous n'aurez pas à vous louer de ces alliés résolus et

entreprenants; car, pour dix braves gens qui prônent l'union libre en

toute droiture d'intention, par pur amour de la liberté, il est cent

viveurs qui accoureront à la rescousse avec des mobiles infiniment moins

honorables. Et ne dites plus, pour vous défendre de certaines

conséquences extrêmes qui vous épouvantent ou vous écoeurent, que le

mariage est une citadelle où la femme doit se retrancher désespérément:

ces scrupules seraient tardifs et vains. Sous prétexte de faire entrer

dans le mariage plus d'air et plus de lumière, vous en ouvrez toutes les

portes, vous en livrez à l'ennemi toutes les approches, vous en

démantelez, pierre par pierre, toutes les défenses et toutes les

murailles. La maison conjugale de vos rêves n'est plus une forteresse,

mais un moulin où l'on entre et d'où l'on sort sans gêne, sans scrupule,

sans remords. Malheur à celles qui se contenteront d'un abri aussi

précaire et aussi chancelant! Ainsi compris, le mariage n'est plus le

foyer immuable et auguste où les époux s'installent pour la vie; c'est

un passage ouvert à tous les vents, où l'on ne se hasarde qu'avec l'idée

d'en sortir. Cela fait, l'union libre pourra prendre aisément possession

des âmes et des moeurs; et il n'est pas douteux que, dans la dépravation

qui nous gagne et nous ronge, beaucoup de gens la pousseront jusqu'au

libertinage. Et ce sera le châtiment des femmes. Avis aux chrétiennes de

France qui sont légion: l'union libre, c'est le _féminisme des mâles_.

Je les adjure de défendre leur sexe contre le retour offensif de cette

barbarie abominable.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 140 / 201 题