De saint Pierre à Léon XIII, la doctrine des papes sur la dignité
spirituelle et le rôle auxiliaire de la femme n'a point varié. Sans
doute, l'homme s'est efforcé bien souvent de faire tourner sa suprématie
en domination. Mais contre les abus de la puissance maritale, l'Église
n'a jamais cessé de protester avec fermeté. Je n'en veux pour preuve
qu'un fragment de sermon, d'une curieuse forme populaire, que j'emprunte
au franciscain Berthold de Ratisbonne, qui vivait au XIIIe siècle. Pour
mieux initier son auditoire aux obligations du mariage chrétien, le
frère missionnaire suppose qu'un assistant lui adresse cette objection:
«Frère Berthold, tu prétends que les femmes doivent être soumises à leur
mari; donc je puis faire de la mienne ce que bon me semble et la traiter
comme il me plaît?»--«Non, non, réplique le moine, si tu veux entrer
dans le royaume des cieux! Ton couteau est à toi: t'en serviras-tu pour
te percer la gorge? Ton jambon est à toi: en manges-tu le vendredi?
Ainsi de ta ménagère: elle est à toi, tu es à elle; mais vous ne devez
point offenser ensemble la loi divine, car vous seriez bannis du
Paradis[54].»
[Note 54: _Sermons du franciscain Berthold_, édition Gabel, t. III, pp.
1 et suiv.]
Avec plus d'élévation de langage, le grand pape Léon XIII ne conçoit pas
autrement les devoirs respectifs des époux. On lit dans l'Encyclique du
10 février 1880: «L'homme est le prince de la famille, le chef de la
femme; mais celle-ci, chair de sa chair, os de ses os, ne doit pas le
servir comme une esclave; elle est sa compagne soumise, mais respectée.
Si l'homme s'applique à imiter le Christ et si la femme sait imiter
l'Église, leur tâche, à tous deux, sera rendue facile par le secours de
l'amour divin qui les soutiendra.»
Ces idées ont passé successivement dans notre législation coutumière et
dans notre législation civile. Pothier, notre vieux jurisconsulte
classique, tenait pour «contraire à la bienséance publique que l'homme,
constitué par Dieu le chef de la femme, _vir est caput mulieris,_ ne fût
pas le chef de la communauté des biens.» Et plus près de nous, un
commentateur du Code civil, Marcadé, formule l'esprit de nos
institutions matrimoniales en termes à peu près identiques: «L'épouse
doit soumission au mari, selon le précepte de saint Paul: _Mulieres
viris suis subditae sint_.» Le dogme chrétien a donc inspiré l'ancien et
le nouveau droit français.
Que faut-il penser de cette législation traditionnelle? L'excellent
Condorcet n'hésitait pas à la regarder comme un abus de la force. «Parmi
les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur
général, nous devons compter l'entière destruction des préjugés, qui ont
établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même
qu'elle favorise.» A parler franchement, l'égalité absolue appliquée aux
droits respectifs des époux me paraît d'un optimisme chimérique, et je
vais, sans plus tarder, m'en expliquer de mon mieux.