XXXVII

Madame Prétavoine était une femme prudente et avisée, qui ne se laissait

pas éblouir par le succès, pas plus celui qu'elle avait obtenu que celui

qu'elle espérait, si bonnes que fussent les cartes qu'elle eût en main.

De ce qu'elle avait des chances pour amener une rupture entre madame de

la Roche-Odon et lord Harley, il n'en résultait pas pour elle qu'elle

devait se contenter de suivre cette seule piste, en négligeant toutes

les autres qui pouvaient se présenter.

Par le prince Michel elle pouvait aussi atteindre le but qu'elle

poursuivait.

Il fallait donc envelopper le fils comme la mère avait été enveloppée,

de manière à réussir avec celui-ci, si par extraordinaire on échouait

avec celle-là, et peut-être même combiner ces deux actions si l'occasion

s'en présentait, ou plutôt si l'on était assez heureux pour la faire

naître: ceux-là ne doivent-ils pas tout espérer qui marchent sous la

protection divine?

En se réservant madame de la Roche-Odon et Emma, madame Prétavoine avait

confié Michel à Aurélien.

Elle n'avait pas, en effet, pour surveiller le fils les mêmes facilités

que pour surveiller la mère, tandis qu'Aurélien pouvait, en continuant

et en resserrant sa liaison avec Michel, arriver à une intimité, qui,

avec un peu d'adresse, le lui livrerait pieds et mains liés à un moment

donné.

Aurélien, qui n'avait pas besoin qu'on l'invitât à travailler lui-même

au succès de son mariage, s'était appliqué avec ardeur à faire la

conquête de son futur beau-frère, et Michel, qui ne pouvait pas prévoir

dans quel but on le courtisait, s'était livré d'autant plus facilement

aux séductions et aux flatteries de son nouvel ami, que par suite de

son caractère hargneux, de ses insolences, de son égoïsme et de sa

brutalité, il n'était pas habitué à une pareille bonne fortune; un homme

de son âge, indépendant par position et par fortune, qui acceptait ses

rebuffades, cela était précieux.

Ce qui tout d'abord l'avait séduit dans Aurélien, ç'avait été la

complaisance de celui-ci à se faire le confident et le compagnon de ses

amours avec «la jeune modiste du Corso qui avait du chien».

Ainsi que cela arrive pour un grand nombre de jeunes gens, le prince

Michel était très-fier d'avoir une maîtresse à lui, et ce n'était point

pour sa vanité une petite chose que de montrer à un camarade combien il

était aimé, et aussi comment il savait se faire aimer.

Aurélien avait joué ce rôle de confident avec un talent véritable,

écoutant les forfanteries de Michel, riant aux plaisanteries de

sa maîtresse, et n'intervenant entre eux que pour les raccommoder

lorsqu'ils se brouillaient, ce qui, à vrai dire, arrivait souvent.

Pour Michel, c'était une joie à nulle autre pareille de pouvoir dire à

Aurélien:

--Eh bien! mon cher, vous voyez comme nous nous aimons.

Pour lui, le bonheur était fait pour une bonne part de l'envie et de la

jalousie qu'il se flattait d'inspirer aux autres: c'était pour humilier

les simples bourgeois qu'il était heureux d'être prince; et ç'aurait été

pour les écraser de son luxe qu'il aurait voulu être riche, très-riche,

insolemment riche.

Ne pouvant se donner ce luxe, il se donnait au moins celui d'être

aimé, et par là le plaisir d'accabler Aurélien de l'amour qu'on lui

témoignait. Il n'y avait qu'un homme tel que lui, qu'un prince qu'on

pouvait aimer, comme il était aimé, et bien certainement cette fille,

«qui avait du chien», n'aurait pas prodigué son amour à un autre; il

fallait toutes les qualités, toutes les supériorités dont il était doué

pour avoir inspiré une pareille passion; et ce n'était pas qu'il eût

rien fait au moins pour provoquer cet amour, ni qu'il fît rien pour le

conserver, cela eût été indigne de lui; il s'imposait, il n'avait qu'à

se laisser aimer, faisant une grâce à celle qu'il daignait admettre à

l'honneur de le rendre heureux.

Ils ne sont pas rares, les confidents qui se laissent mettre en tiers

entre deux amants, mais ce qui est rare et merveilleux, c'est que d'un

rôle tout d'abord passif, ils ne passent pas bien vite au rôle actif et

ne se fassent pas les consolateurs de celui des deux qui n'est pas aimé

comme il avait espéré l'être.

Aurélien, qui avait débuté par être confident, était resté simple

confident, sans vouloir jouer un autre personnage et sans jamais

adresser à la maîtresse de son ami une seule parole ou un seul regard

dont l'amant le plus jaloux aurait pu se montrer inquiet; il avait bien

autre chose en tête que de chercher à plaire à cette fille; ce n'était

pas la conquête de la femme qu'il cherchait, c'était celle de l'homme.

Et, grâce au système de complaisance sans bornes qu'il avait adopté

avec l'un et d'extrême réserve qu'il pratiquait avec l'autre, il avait

atteint son but.

Michel ne pouvait point se passer de lui.

--Quel dommage que nous ne soyons pas du même cercle, disait-il souvent.

Mais malgré toute l'envie qu'Aurélien avait de ne lui rien refuser et

de le suivre partout d'aussi près que possible, ce désir n'était pas

réalisable, car il y a un abîme entre le club de la Chasse et celui

des Échecs; qui fait partie de l'un, ne fait pas partie de l'autre; et

Aurélien, le défenseur de Boniface VIII, ne pouvait pas se souiller

au contact des libéraux qui ont travaillé au renversement du pouvoir

temporel du pape et qui retardent son rétablissement.

Ce n'était pas seulement pour avoir à ses côtés quelqu'un qu'il pourrait

accabler de sa grandeur et tourmenter de ses caprices, que Michel aurait

voulu qu'Aurélien fit partie du club de la Chasse, c'était encore,

c'était surtout dans un but intéressé.

Tout le temps que Michel ne donnait point à sa maîtresse ou à de longues

flâneries dans le Corso, il le passait au club de la Chasse, retenu,

cloué sur sa chaise par la passion du jeu, et comme il perdait plus

souvent qu'il ne gagnait, il aurait eu grand besoin d'un banquier dans

la bourse duquel il aurait pu puiser aux heures terribles de la déveine.

Cela lui aurait été d'autant plus commode qu'Aurélien, sur la question

du prêt, s'était montré aussi complaisant, aussi coulant que sur toutes

les autres.

Un jour que le prince l'accueillait avec une mine hargneuse et par

des paroles désagréables, il l'avait doucement interrogé et peu à peu

confessé.

--Si vous aviez perdu ce que j'ai perdu cette nuit, nous verrions si

vous seriez de bonne humeur!

--Vous avez beaucoup perdu?

--Qu'est-ce que ça vous fait?

--Cela m'intéresse, et ce qui me touche, surtout, c'est de voir votre

mécontentement.

--Voulez-vous que je chante quand je ne sais où me procurer la somme que

je dois?

--Comment!

--J'ai fait tant d'emprunts à ma mère en ces derniers temps, que je ne

peux plus lui rien demander.

--Pourquoi ne vous adressez-vous pas à vos amis?

--Parce que les amis qui ouvrent leur bourse sont plus rares que ceux

qui ouvrent leur coeur.

--Laissez-moi vous dire que ceux qui ferment leur bourse après avoir

ouvert leur coeur ne sont pas des amis.

--Vous en connaissez des amis de cette espèce idéale?

--Certes, oui; en tous cas j'en connais un.

--Et où est-il?

--Ici.

--Vous!

--Si vous le voulez bien.

Il y a des gens qui ont la fierté dans les manières et d'autres qui

l'ont dans le coeur, ce n'était point dans cet organe que le prince

Michel Sobolewski avait placé la sienne.

Il tendit la main à Aurélien avec un mouvement d'effusion.

--Mon cher Prétavoine, vous êtes un bon garçon.

--Un ami.

--Oui, un bon ami, soyez certain que je n'oublierai jamais ce que vous

faites pour moi en ce moment.

Il l'avait si peu oublié, qu'au bout de quelques jours, il lui avait

adressé une nouvelle demande à laquelle Aurélien avait répondu de la

même manière, c'est-à-dire en ouvrant sa bourse ou plus justement son

livre de chèques.

--Je vous rendrai tout ensemble, mon cher ami, et dans deux ou trois

jours; tenez, samedi prochain sans faute; il est impossible que la

déveine me poursuive toujours; je vais me rattraper; et puis d'ailleurs

j'ai de l'argent à recevoir.

La déveine l'avait cependant toujours poursuivi, et au lieu de recevoir

de l'argent il en avait demandé de nouveau à Aurélien, une fois,

dix fois, avec des assurances sans cesse plus formelles, mais qui

malheureusement ne se réalisaient pas.

Chaque fois qu'Aurélien faisait ainsi un nouveau prêt, il en parlait

bien entendu à sa mère, et toujours celle-ci lui répondait:

--Allez toujours.

--Jusqu'où?

--Jusqu'au jour où il sera bien convaincu que vous êtes le beau-frère

qu'il désire,--celui qui possède une grande situation financière et qui

est assez bêta, comme il dit, pour se laisser mener par le bout du nez.

--Cela pourra nous entraîner loin.

--Pas plus loin que je ne voudrai; d'ailleurs, en lui faisant

reconnaître de temps en temps par une simple lettre ce qu'il vous doit,

non pas sous la forme d'un reçu, mais par un mot dit en passant, pour

ordre, nous prenons nos précautions, et je vous garantis que tout, avec

les intérêts et les intérêts des intérêts nous sera intégralement payé,

alors même que vous n'épouseriez pas Bérengère.

--Et comment cela?

--C'est encore un secret qui vous sera expliqué plus tard. Pour que ce

que je vous propose se réalise, il ne faut qu'une chose: la conviction

chez le prince qu'il n'a qu'à vous demander de l'argent pour l'obtenir,

et que l'argent qu'il aura perdu la nuit, il est assuré de le trouver

chez vous le matin, de manière à payer dans le délai de l'honneur,

puisqu'il y a honneur à cela, sa dette de jeu.

--Cette assurance, il l'a.

--C'est ce qu'il faut; il arrivera un jour où elle vous obtiendra le

consentement de madame de la Roche-Odon à votre mariage avec sa fille.

Prêtez donc, n'hésitez jamais; qu'il sache bien que vous avez une grosse

provision à la Banque de Rome, tout est là.

--Et ce secret est connexe à celui de Rosa Zampi?

--Ils se tiennent; en vous expliquant l'un je vous expliquerai l'autre,

ou plutôt ils s'expliqueront tous deux seuls et en même temps.

--Et quand cela arrivera-t-il?

--Bientôt, je l'espère, car il n'y a pas de jour, pas d'heure où je ne

travaille au succès de cette double combinaison.

Comte du Pape · 第 47 / 62 题