M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser à sa fille.

--Partons, dit-il.

Et par l'avenue de chênes ils gagnèrent la grande route.

--Sais-tu que je suis, jusqu'à un certain point, peu satisfait de te

conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as été si bizarre avec

lui hier, que je me demandais si vous étiez en querelle.

--Si j'ai été bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai été avec tout le

monde, il me semble.

--Cela est très-vrai: qu'avais-tu donc?

--J'étais nerveuse.

--Eh bien, ma chère mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas

s'abandonner ainsi à ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au

lieu de nous obéir comme cela se doit, c'est nous qui leur obéissons et

qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton

âge.

--Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton

observation pour me dire que j'avais été parfaitement ridicule.

--Ridicule?

--Si, grand-papa, je l'ai été, je te soutiens que je l'ai été, et je

veux m'en excuser auprès de M. de Gardilane.

--Ne va pas d'un excès à l'autre, je te prie.

--Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai été

désagréable avec lui hier, je veux être aimable aujourd'hui, voilà tout.

--Bien, mon enfant; il faut toujours savoir réparer sa faute.

Ils ne tardèrent pas à arriver à l'entrée de la ville.

--Et par où commençons-nous nos visites? demanda le comte.

--N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?

--Oui.

--Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les

demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai

hâte de réparer ma faute.

Ils trouvèrent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais

se promenant en long et en large, le visage pâle, les yeux battus,

portant dans toute sa personne les marques d'une préoccupation

fiévreuse.

Lorsqu'il vit entrer Bérengère derrière son grand-père, il s'arrêta

stupéfait et ne pensa même pas à prendre la main que le comte lui

tendait.

Il était resté les yeux attachés sur Bérengère, les sourcils élevés, la

bouche ouverte, le regard fixe, cloué sur place.

Comme elle était restée derrière son grand-père, de telle sorte

que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au

capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.

Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-même la main à son

tour.

--Comment allez-vous, ce matin?

Il balbutia quelques mots tant sa stupéfaction était profonde.

Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passé la nuit en proie

à cette affreuse pensée; tout au contraire, elle était là, souriante

devant lui.

Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus

vive qu'il eût jamais ressentie fit bondir son coeur.

Alors?

Mais il n'était pas en état, pas plus qu'il n'était en situation

d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement

prodigieux.

Elle était là, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses

veines les chaudes vibrations qu'avait soulevées son étreinte, et dans

son trouble de joie, il était incapable de raisonner froidement.

D'ailleurs il lui fallait répondre à M. de la Roche-Odon, et c'était là

une tâche déjà bien assez difficile.

Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de

raisonnable à dire, mais son esprit était emporté par un irrésistible

tourbillon.

Ce que disait le comte, il ne l'entendait même pas.

Bérengère, après lui avoir serré la main, avait reculé de quelques pas,

et elle était restée debout derrière son grand-père.

Comme si elle ne savait que faire, elle se mit à prendre des livres les

uns après les autres, à les feuilleter négligemment et à les reposer sur

la table.

Puis; tout à coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine

d'être attentif.

Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.

Alors, ayant abaissé sa main levée, elle la glissa dans la poche de sa

robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume posé à plat

sur la table.

D'un rapide coup d'oeil, elle réitéra et appuya son appel d'être

attentif à tous ses mouvements.

Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le plaça dans le

volume, qu'elle referma.

Alors, levant le volume de manière à ce que le capitaine pût en bien

lire le titre imprimé en gros caractères sur la couverture, elle le lui

présenta; puis, après le temps nécessaire pour cette lecture, elle le

reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre

livres qu'elle prit au hasard.

Cela fait légèrement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avança

de quelques pas, et s'adressant à son grand-père:

--Je vais dans le jardin, dit-elle.

--Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la

garder.

--Ne me retenez pas, je vous prie, j'exécute une convention arrêtée avec

grand-papa, et si je n'étais pas sage, il ne me ramènerait plus.

Sans attendre une réponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas léger,

et arrivée là elle se retourna et, posant un doigt sur ses lèvres

entr'ouvertes, elle sortit.

De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-là, le capitaine

n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.

Son esprit était tout entier à ce livre et à cette lettre.

Que contenait cette feuille de papier?

A en juger par la physionomie de Bérengère, par son sourire et son geste

d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller à l'espérance.

Mais encore?

Jusqu'où espérer?

La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu

ses nerfs, qu'il était incapable d'appliquer sa pensée sur un seul

objet; son esprit affolé allait d'une extrémité à l'autre et ne se

fixait à rien, pas plus au doute qu'à la confiance. Son sort, sa vie,

son bonheur étaient dans cette lettre.

Et cependant il devait répondre de temps en temps à M. de la Roche-Odon,

sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: «oui,

non», ou bien par quelques mots insignifiants: «peut-être, sans doute,

je ne dis pas non».

A la fin, le comte comprit qu'il était inutile de poursuivre davantage

un entretien qui, en réalité, était un vrai monologue qu'il débitait

seul.

--Je vois que vous êtes préoccupé, dit-il en se levant.

--Il est vrai; mais je vous écoute, je vous assure.

--Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs,

Bérengère m'attend, et, à regarder l'eau couler, elle trouverait le

temps long.

Tout en parlant, il s'était appuyé sur la table chargée de livres, et

machinalement il avait ouvert un volume.

Le capitaine étendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se

retint, car il ne pouvait pas paraître vouloir empêcher le comte de

toucher à ses livres.

Heureusement telle n'était pas l'intention de celui-ci; il n'y avait

aucune arrière-pensée dans son mouvement.

Ils sortirent.

Bérengère était assise sous le saule et elle s'amusait à jeter des

petits cailloux dans la rivière, comme une enfant qui fait des ronds.

Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu

le papier caché dans le livre.

Il répondit que non de la même manière.

Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs

aussitôt par un sourire.

--Nous vous laissons à votre travail, dit-elle.

Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passèrent devant la

maison qu'il rentrât; mais il tint à aller jusqu'à la grille.

Les adieux ne furent pas longs, car Bérengère se chargea elle-même de

les abréger en prenant le bras de son grand-père.

Il put alors courir à son cabinet de travail.

Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'était pas

cacheté:

«Voulez-vous vous trouver demain, à trois heures, dans les ruines du

temple; j'y serai seule.

Comte du Pape · 第 37 / 62 题