... Aujourd’hui on m’a invité à déjeuner, mais je ne compte pas: Tili et
Caillou sont restés à table. Ils sont très sages. Cela signifie, dans la
langue des grandes personnes, qu’ils n’ont pas ouvert la bouche.
Pour qu’ils puissent supporter les longs silences qu’on leur impose il
faut vraiment que les enfants aient en eux-mêmes une énergie vitale
singulière, il faut qu’ils soient capables de découvrir dans le monde
extérieur des sources de distraction et d’intérêt que nous ne possédons
plus. Prenez aussi qu’ils écoutent passionnément ce qu’on dit. C’est
comme s’ils voyageaient: ils font provision de mots comme un artiste en
promenade fait provision d’images. Ils ajoutent ces mots à leur trésor,
en se trompant parfois sur leur sens, ou leur en donnant un qui n’est
pas tout à fait faux, mais qui est neuf, un peu extravagant, et que nous
trouvons profond ou spirituel. Mais c’est parce que nous les aimons, et
nous ne songeons pas assez qu’il en va de même avec les étrangers quand
ils commencent à balbutier le français. Voilà même pourquoi il ne faut
jamais citer les mots des enfants devant eux: ils en viennent bien vite,
si l’on cède à ce penchant, à coudre les phrases au hasard, dans
l’espoir de surprendre et de se faire admirer. Voilà pourquoi aussi il
faut surveiller ses paroles. Les parents de Caillou et leurs vrais amis
en prennent toujours la peine.
Je dis ces choses ici parce qu’elles me sont venues. Il n’en sera plus
question. Pour le moment j’admire, en Caillou et Tili, une autre
résignation que celle qui les voue au silence: la petite femme de
chambre qui sert à table, en bonnet et tablier blanc, leur offre de
chaque plat qui survient. Je ne sais à quel sentiment elle obéit: faux
respect pour la personne des petits maîtres à qui l’on doit tout, ou
malignité, car elle sait qu’ils sont obligés de refuser? La médecine et
l’hygiène, depuis quelques années, sont intervenues presque avec excès
dans le régime imposé aux enfants: Caillou et Tili ne mangent guère que
des cervelles, des soles et des purées. Je crois qu’ils jugent cette
monotonie un peu insipide. D’abord leurs jeunes dents ont besoin de
mordre et déchirer; mais surtout, leur immense et insatiable curiosité,
n’est-ce pas sur les choses qui se mangent qu’elle se porte le plus
naturellement? Songez que les sensations et les joies du goût leur ont
été les premières révélées; songez que ce sont celles, parmi les
physiques, qui dureront le plus longtemps, elles qui aideront l’être
humain à supporter le fardeau de la vieillesse! Et l’activité des
fonctions vitales chez les enfants est si grande, ils peuvent si
fréquemment éprouver cet honnête désir du corps que nous appelons
l’appétit! Ce n’est pas tout: comme on les surveille et qu’on les modère
fort sagement ils restent toujours un peu sur leur faim, ils se figurent
donc qu’ils pourraient manger toujours. Il ne faut pas alors s’étonner
si leur plus chère satisfaction est d’amasser le souvenir des sensations
qui plaisent à leur jeune bouche.
Mais comme il devait les tenter dans ce cas, le geste insidieux de la
servante! Je les regarde, je les regarde avec inquiétude et compassion.
Eh bien, ils sont émouvants d’indifférence apparente. Un Hindou, un
mahométan à qui l’on offrirait un mets que proscrit leur religion ne
feraient pas un geste de dénégation plus ferme, plus courtois, plus
naturel. Les bons, les braves, les courageux petits! Quel triomphe de
l’éducation! Pourtant l’acceptation de la loi ne va pas sans des
regrets, peut-être confus d’ailleurs, et dont la cause véritable
commence peut-être à leur échapper. Caillou vient de finir sa purée de
pommes de terre tandis que nous mangeons du pâté de lièvre, et la
mémoire lui revient d’un mets qu’il a vu passer sous ses yeux au début
du déjeuner.
Il demande timidement:
--Est-ce que je pourrais avoir une sardine?
--Tu sais bien, Caillou, répond sa mère, que tu ne dois pas manger de
sardines!
--Ah! fait Caillou, ce n’est pas pour la manger: c’est pour la faire
nager dans mon verre!
Et je crois bien qu’il dit vrai, ou tout au moins qu’il aime à se
figurer qu’il s’en tiendrait là. Sa curiosité sensuelle s’est
transformée en une sorte de préoccupation esthétique. Cet objet qui ne
peut lui servir selon sa destination naturelle, il voudrait l’avoir pour
un jeu. Ce serait une consolation!
On la lui refuse. Mais du moins sa sœur Tili et lui en auront une autre,
à la fin du repas: c’est le dessert. Encore y aura-t-il des desserts qui
leur seront refusés, car c’est aussi un des principes de l’hygiène
moderne appliquée aux enfants, que ceux-ci ne doivent manger ni pommes
ni poires crues, ni même, autant que possible, d’oranges ou de
mandarines, à cause des pépins qui pourraient leur donner l’appendicite!
Mais on leur permet les sucreries, parce que le sucre est un aliment. Si
Caillou et Tili attendent avec impatience la fin du déjeuner, c’est
qu’ils savent qu’on leur donnera enfin un de ces bonbons délicieux qui
sont là, sur la table. Ils sont faits d’une crème parfumée entourée
d’une carapace légère de caramel, et il faut prendre bien garde à tout
garder, tout garder dans la bouche, afin que cette crème fondante ne
fasse pas de tache en tombant. C’est la condition imposée, et cette
contrainte ajoute à leur plaisir celui d’un effort de volonté, d’une
lutte. Enfin c’est quand on leur donne des bonbons que se révèle le plus
nettement chez eux le sens de la propriété. Vous n’avez qu’à voir
Caillou quand il en offre, d’une boîte dont il est le maître. Il a tant
de plaisir et tant de fierté du sacrifice qu’il fait! Mais l’autre jour
il n’avait qu’un sucre d’orge, et Tili lui en a demandé la moitié.
C’était trop dur! Il a réfléchi.
--Non, dit-il. C’est à moi et je n’en ai qu’un. Mais quand j’aurai fini,
tu pourras m’embrasser pendant que ma bouche colle!
La discipline sévère à laquelle on astreint la gourmandise de Caillou et
de sa sœur me scandalise un peu, parce que mon enfance n’y fut pas
soumise. Je sens toutefois qu’elle a du bon, non seulement pour leur
estomac, mais parce qu’elle leur suggère que durant toute leur vie il y
aura pour eux, de la sorte, des actes permis et des actes défendus. Mais
elle a aussi un mauvais côté: elle les porte à croire que les petits et
les grands sont en face les uns des autres comme deux races différentes,
n’ayant ni les mêmes mœurs ni les mêmes privilèges. Et les grandes
personnes elles-mêmes n’ont que trop d’inclination à penser de même, à
ne voir dans les enfants que des créatures qu’on peut tromper pour leur
bien, en utilisant leurs instincts, dans une intention de dressage ou
pour leur santé. Caillou s’en est aperçu et en a souffert, parce qu’il
est fier. Il n’aime pas qu’on se serve de sa gourmandise pour lui faire
prendre des médicaments sans qu’il s’en doute: des confitures de
groseilles avec de la santonine, ou de l’huile de ricin dans des
bonbons, qu’il faut avaler sans mâcher, Caillou, sans mâcher! Il juge
qu’on le trahit et qu’on trahit ce qu’il aime; car il n’est pas naturel
que les bonnes choses produisent des effets désagréables, et, dans son
esprit, un peu humiliants! Il ne s’est pas exprimé de cette façon
abstraite et majestueuse, mais c’était bien le sens de ses paroles, et
comme il avait raison on s’est incliné, à condition «qu’il serait
courageux». On peut toujours faire appel au courage de Caillou, parce
que c’est chez lui un sentiment primitif et viril, bien plus vigoureux
encore que le désir qu’on ne lui mente pas. Le courage et la résistance
à la douleur sont chez les enfants, surtout les petits garçons, en
proportion de la durée de vie qu’ils ont devant eux, et qu’ils croient
sans bornes, parce qu’ils n’ont guère l’idée de la mort. C’est un des
motifs qui font qu’ils vivent, à proprement parler, dans un mode
héroïque. Il y en a un autre, c’est que, dans presque toutes les
occasions de leur existence, il faut qu’ils obéissent et se soumettent.
Braver la douleur est presque leur seule revanche. Et il serait mauvais
de leur en ravir la possibilité.
Telles sont mes réflexions, elles m’attristent un peu parce que j’ai
conscience, dans le même temps, que la douleur est éternelle et
invincible. Mais Caillou ne s’en doute pas. Je me rappelle que l’été
dernier nous l’avons emmené, dans une barque aux grandes voiles, au delà
de l’île Bréhat, sur la mer poissonneuse, cette étendue d’eau qu’il a
définie en disant qu’elle n’a qu’un bord. C’était la première fois qu’il
montait sur un navire, et les flots ne lui furent pas cléments. Caillou
se montra surpris et honteux du mal qu’il éprouvait, et comme il
ignorait la cause, il l’attribua aux seules puissances qu’il pût
connaître. C’était nous. Lorsqu’un peu de calme fut revenu à son pauvre
petit corps frissonnant, il frappa du pied en nous regardant avec
indignation.
--J’avais dit, cria-t-il, que je ne voulais pas qu’on me donne une purge
sans me prévenir!