Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles:
vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits
garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et
qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses
parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable:
Boulot possède une mauvaise réputation! Je veux dire la réputation
d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est
déjà trop! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état
d’enthousiasme extraordinaire: «Boulot a dit... Boulot a fait...» Il met
les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que
Boulot est presque «un grand» et que les grandes personnes parlent de
lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation.
Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des
inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été
présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre
bouche.
* * * * *
--Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de
papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de
toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice
avec les grandes personnes; pendant un mois on nous a fait la tête, et
nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à
André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à
porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore
aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et
qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai.
»Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que
ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à
Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous
les soirs: «Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse.»
Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques! Comment on avait
dit aux curés: «Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites
que des bêtises; ou bien vous irez en pénitence.» C’est ce que j’appelle
une distribution; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le
catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été
muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des
pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec
des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une
chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle
fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades
hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de
carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut
qu’on avait cassé des carreaux.
»Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel
sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont
venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais
tout: c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet
de police et les pompiers.
»On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le
maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque
chose de changé dans le vestibule. Tu parles! Il n’y avait plus rien
dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, ni _Mignon
regrettant sa patrie_, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont
ouvert la porte de la salle d’étude,--parce que nous n’avions pas pu la
fermer à double tour: André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le
bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du
premier,--et ils ont vu _Mignon_ qui montait la garde sur une pile de
chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là,
avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et
celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi
trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois
qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la
commode. Et elle chantait le _Parce Domine_. C’était beau! Alors les
gouvernements ont crié:
»--Qu’est-ce que c’est que tout ça!
»Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai
moins lentement.
»Nous avons tous répondu:
»--Vous voyez bien: nous jouons à l’inventaire!
»Guitte chantait encore le _Parce Domine_ et André croisait la
baïonnette avec une tête de loup. C’était toujours très beau.
»Moi, j’étais dehors, c’est-à-dire dans la véranda, puisque je
continuais à être l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police
et les pompiers. Vous verrez tout à l’heure comment je faisais les
pompiers: c’est la plus riche de mes inventions. Je criai:
»--Ouvrez, au nom de la loi!
»Guitte, du haut de ses chaises, répondit:
»--Zut!
»Alors je fis les trois sommations en battant du tambour sur le grand
tub du cabinet de toilette. Le bruit était satisfaisant.
»J’ajoutai:
»--Que les bons citoyens se retirent!
»Mais Bobosse m’envoya un chandelier dans la figure, à travers les
vitres de la porte dont les trois quarts étaient déjà cassées. C’était
prévu. J’annonçai l’arrivée des pompiers. C’était toujours moi, comme je
vous l’ai dit, et j’avais mes pompes: tous les vaporisateurs du
gouvernement maternel, que j’avais truqués. Ils marchaient excessivement
bien. Bobosse reçut le jet sans faiblir. Mais Guitte se mit à crier
comme une sirène de bateau-mouche. Ces filles, elles n’ont pas pour deux
sous de tenue devant le danger! Quant aux petites de Lupercale, elles
hurlaient.
»Enfin, papa démolit deux ou trois rangées de chaises, sauta par-dessus
la commode--_Mignon_ continuait à regretter sa patrie, mais le nez par
terre--et je pense qu’il gifla Bobosse, qui supporta ce traitement avec
un grand courage. Guitte se réfugia derrière les petites de Lupercale,
qui n’avaient rien à craindre, n’étant pas de la famille. A mon tour, je
vins au rapport.
»Le dessus de la commode Louis XVI était en morceaux, comme je l’ai fait
pressentir. Il manquait aussi quelques pieds aux chaises, et quant au
parquet, je dois avouer qu’il ressemblait à celui d’une salle de bains:
c’était l’effet de mes vaporisateurs-pompes.
»Quand les gouvernements eurent constaté l’étendue et la gravité du
désastre, ils pensèrent à établir les responsabilités. Papa demanda:
»--Où est miss Gubbins?
»Miss Gubbins, c’est la gouvernante. Bobosse a une figure qui ne sait
pas dissimuler. Voilà pourquoi il essaya de l’abriter derrière son
mouchoir. D’ailleurs, l’univers entier sait qu’il n’aime pas miss
Gubbins. Il est en conflit avec cette puissance. Un jour que miss lui
faisait repasser son histoire sainte, elle a demandé:
»--Voyons, Bobosse, quels sont les animaux que Noé a fait entrer dans
l’arche?
»Il a répondu:
»--Des rats, des rates, des puces et des mademoiselles.
»De quoi il est résulté un grand drame. C’est donc du côté de Bobosse
que les gouvernements ont poussé tout d’abord leur enquête. Il a fini
par dire:
»--Miss Gubbins, nous l’avons enfermée. A clef, nous l’avons enfermée.
Dans sa chambre.
»Et comme les gouvernements manifestaient une grande indignation, il a
poursuivi avec simplicité:
»--Il fallait bien l’enfermer, puisque c’est elle qui faisait le curé!
* * * * *
Boulot, dont le père, j’oubliais de le dire, est sénateur, avait, on le
voit, comme beaucoup de personnes en France, une philosophie teintée
d’anarchisme. Je m’en aperçus mieux encore, certain jour, au jardin du
Luxembourg.
--V’nez, dit Boulot, en descendant d’un pas dansant les marches qui
conduisent de l’allée des Marronniers au grand bassin. V’nez vite, miss
Gubbins, dit-il à sa gouvernante, il n’est qu’quatre heures, et
l’gouvernement paternel a dit qu’il n’sortirait du Sénat qu’à cinq
heures et demie. C’est pas qu’ils s’foulent, au Sénat, il m’a dit
l’gouvernement paternel, mais faut qu’il attende un type. Il viendra
nous chercher après.
Miss Gubbins avait les mains embarrassées. Elle portait dans la droite
son réticule, étant obligée, bien que modeste gouvernante, de sacrifier
à la mode qui veut que les femmes n’aient pas de poches; et, dans la
gauche, le cartable qui contenait les cahiers de Boulot et ses livres de
classe. Boulot, qui a déjà douze ans, voudrait qu’on appelât cet objet
un portefeuille; mais sa mère, qui a conservé le vieux langage de
Verville, où son mari professait les humanités au collège, avant de
devenir sénateur, persiste à dire un cartable. C’est une des raisons
pourquoi Boulot trouve qu’elle n’est pas à la hauteur. Il y en aura
d’autres, plus tard.
Miss Gubbins, résignée, s’assit sur un banc de pierre, de ceux qui sont
au couchant, et à l’ombre. Mais Boulot dit avec une fermeté ingénue:
--Prenez une chaise, miss Gubbins! Sur un banc, on ressemble à je n’sais
pas quoi. Tandis qu’une chaise... ça coûte deux sous, mais on a l’air...
on a l’air d’une veuve!
Miss Gubbins soupira. Ce n’était pas une veuve, ni une tout à fait
vieille fille. Elle soupira, en regardant passer de très jeunes hommes
avec d’assez jeunes femmes. Elle soupira, et s’assit sur la chaise que
Boulot était allé chercher lui-même, parce que déjà on lui avait appris
des choses sur la manière d’être galant avec les dames. Et elle
contempla Boulot avec des yeux pleins de très humbles, craintives et
chastes caresses: c’était un garçon! Elle ne le comprenait pas beaucoup
et l’aimait très fort. Excusez-la: ne pas comprendre et aimer très fort,
c’est là le fond de tous les amours. Elle dit:
--Qui attendez-vous?
--Cecil Rhodes, répliqua Boulot, brièvement.
--_Don’t be silly, my boy_, fit miss Gubbins, ramenée à son langage
«vernaculaire» par la stupeur que lui causa cette affirmation. Ne dites
pas de sottises, mon enfant, Cecil Rhodes est mort.
--C’est pas l’vrai Cecil Rhodes, sûr, dit Boulot. Y a pas moyen
d’causer, s’il faut toujours expliquer, avec vous. C’t un aut’ typ’ de
la boîte, qui a mon âge. On l’appelle comm’ ça pa’c’qu’il est
milliardaire. Pas lui tout à fait, ses parents. Et il doit v’nir ici
pour essayer sus l’bassin un sous-marin qu’ils lui ont fait cadeau, ses
auteurs. Un sous-marin épatant, qui marche à l’électricité comme un
vrai. Un sous-marin qui coûte... il m’l’a dit, mais j’sais pas combien
ça fait, il compt’ qu’en louis!
Il ajouta, d’un air convaincu.
--Y a un’ riche flottille, aujourd’hui!
Sur l’eau ronde du bassin, couleur de plomb terne, quinze ou vingt
navires flottaient, de toutes les tailles, ou plutôt de toutes les
réductions de taille, de tous les types d’architecture marine. Une
barque de pêcheurs, minuscule, avec deux voiles triangulaires seulement,
mais peinte d’un rouge vif, semblait jouer à pêcher des poissons
microscopiques sur un océan lilliputien. Un beau yacht avec trois focs,
deux voiles carrées, des bonnettes, voguait en donnant sous la brise, de
la bande à tribord sans jamais chavirer, puis, redressé au moment de
tirer une bordée, avait l’air de défier en passant le cygne du bassin,
le grand cygne indolent qui jouait à la galère. Une espèce de chalutier
montrait une carène bleue. Une frégate passait, impériale, une frégate
de l’ancien temps, avec son grand mât en deux morceaux, sa misaine, son
artimon, ses hunes, ses haubans, ses mille cordages, son immense voilure
épandue et gonflée, son château d’arrière surélevé, ses trois rangs de
sabords, la sirène dorée se cambrant sur sa proue, son port de reine des
eaux. D’autres nefs encore se frôlaient, s’entre-croisaient; et un
pauvre enfant misérable et pâle, vêtu d’une culotte déchirée et d’une
chemise sans col, mais poète peut-être, promenait sur les vaguelettes
une moitié de pelle en bois, cassée, accrochée à une ficelle. C’était
son navire, à lui! et sans doute il l’imaginait plein d’hommes, errant
sur les espaces bleus, ridés, sans bornes, ou près d’aborder à des îles
mystérieuses, peuplées de bêtes et de sauvages.
D’ailleurs des oranges, des palmiers, des mimosées dont l’odeur sucrait
l’air, le pénétrant d’un parfum de frangipane, mêlés aux plus hautes
frondaisons du jardin, lui donnaient un aspect vaguement exotique; et
adossée au socle d’une statue de marbre, une négresse, une _nénaine_ de
la Réunion, nourrice d’un petit enfant blond, refermait sur son sein
noir un corsage rouge.
La grande horloge du Luxembourg marqua cinq heures. Boulot dit:
--Le v’là, Cecil Rhodes. C’est pas malheureux.
Cecil Rhodes était vêtu d’un pantalon gris, d’une veste ronde _éton_, et
coiffé d’un melon. Il avait une mine douce, fatiguée de vivre déjà, et
un peu naïve pourtant. Un domestique, derrière lui, portait dans une
boîte le fameux sous-marin. Boulot lui serra la main, d’un air presque
protecteur.
--C’est-il toi, dit-il, qu’as fait sortir les pères conscrits? En v’là
qui traversent.
On voyait passer sous les arbres, parfois avec une lenteur un peu
caduque, de vieux messieurs dont quelques-uns relevaient
mélancoliquement la tête quand un ramier roucoulait. Ils pensaient
peut-être à leur jeunesse, à la Pépinière, à la Closerie des Lilas. Ils
ne pensaient peut-être à rien.
--Tu les connais? demanda Cecil Rhodes, avec quelque envie.
--Pas tous, y en a trop. Mais beaucoup, j’en connais, daigna dire
Boulot. Et tous les ministres. Ils m’parlent, les ministres, des fois.
C’lui d’la marine, j’lui ai fait un cuirassé, moi-même, que j’lui ai
porté l’aut’ jour. Un cuirassé avec de la moelle de sureau, d’l’acajou
et du fer-blanc. Tout y était, tout! Il m’a beaucoup remercié et il m’a
dit qu’il m’donnerait la médaille des vieux matelots. C’t’un chic type
et c’est mon ami, mon grand ami!
--Ton cuirassé, dit Cecil Rhodes, un peu jaloux, il ne vaut pas mon
sous-marin. Qu’est-ce qu’il dirait, ton ami, s’il voyait mon sous-marin?
--J’te dis pas, répliqua Boulot, légèrement froissé. Mais d’abord c’est
pas la même chose. C’est pas toi qui l’as fait, l’sous-marin. Et puis,
quand j’l’aurai vu, p’t’êtr’ que j’pourrais en faire un. Montre voir.
Le domestique tira le sous-marin de sa boîte. C’était un jouet
merveilleux, une chose de luxe, longue d’un demi-mètre, avec une coque
d’acier rivetée de vrais boulons, un périscope et un tube
lance-torpilles, une hélice de cuivre aux ailettes fortes et légères.
Les cinquante gamins qui tournaient autour du bassin se rapprochèrent.
--Ça s’ouvre? demanda Boulot.
--Oui. Il y a des écrous qu’on peut lever, Et quand on les referme,
c’est _water-tight_, mon vieux! fit Cecil Rhodes, important.
Boulot dévissa les écrous d’une main exercée. Cinquante têtes, noires,
brunes, blondes, hérissées ou ras tondues, entourèrent la sienne.
--C’est chic, dit-il, c’est très chic. Y a pas! V’là l’_water-ballast_,
le moteur, les accumulateurs, la pile. C’t’épatant. Et ça marche?
--Tu vas voir, dit Cecil Rhodes.
Le domestique, après avoir resserré les écrous, fit agir la pile et le
moteur tourna. Puis, il posa délicatement sur l’eau le jouet miraculeux.
Vif, adroit, rapide, conscient, pour ainsi dire, le sous-marin piqua
devant lui. D’abord à la surface; ensuite, mû par un ressort qui ne se
déclenchait qu’au bout d’un certain temps, il fit sa plongée, disparut
magiquement, ne montrant plus qu’un petit miroir, le regard espionneur
qu’il maintenait au-dessus des ondes. Puis il remonta, puis il
replongea. Et il vira de lui-même, agile et souple.
Les cinquante gamins applaudirent. Boulot disait:
--C’t’un truc à hauteur, ça, je le r’connais, c’t’un truc à hauteur. Mon
vieux, t’as d’la veine!...
Cecil Rhodes ajouta, très fier:
--Même les grandes personnes regardent!
C’était vrai. Maintenant, tout un peuple entourait la vasque et béait,
amusé, passionné, repris par le plaisir si grand, si délicieux, si rare,
de retrouver la curiosité, la faculté d’étonnement et d’admiration de
l’enfance. Le sous-marin venait de remonter, comme pour respirer. Peint
en gris blanc, il ressemblait à une bête vivante, à un poisson plat,
sole, raie ou carpe monstrueuse. Son périscope était véritablement comme
un œil.
A ce moment même la frégate, la belle vieille frégate surannée, avec ses
trois mâts, sa voilure frémissante, sa façon d’aller comme par coups
d’aile, se rapprocha, majestueuse, tanguant un peu, pointant son étrave
dans l’eau pâle. Le vent fraîchit, ses voiles s’emplirent de ce grand
souffle, elle se pencha, accentuant sa bordée...
--Ah!...
Tous avaient crié. La sirène dorée, comme intelligente, heurta de sa
queue de poisson, par le travers de bâbord, l’engin perfectionné. Le
sous-marin trembla sous le choc, redressa son avant, puis fit la
cuiller, donna du nez et sombra! On ne vit plus rien. Rien que des
bulles d’air, de pauvres et mesquines bulles d’air, qui crevèrent à la
surface en un instant. Tel fut ce drame marin, bref et sinistre.
--Ah! Boulot! Boulot! gémit Cecil Rhodes.
Les cinquante gamins, pour une tentative inutile de sauvetage, s’étaient
penchés sur la vasque. On n’apercevait plus que des derrières, des
derrières de toutes les couleurs, dans les pantalons rayés, gris, bleus
ou roses, des mollets nus, et, parfois, une paire d’oreilles, semblables
à deux anses.
--Ah! Boulot! Boulot! répéta Cecil Rhodes.
Il pleurait toutes ses larmes, interminablement.
Boulot lui-même était triste. Son bon cœur s’émouvait devant cette
grande et irréparable catastrophe.
Il dit, enfin:
--Console-toi, mon vieux! Pleure pas comme ça. Tiens, mon grand ami, le
ministre d’la marine, il en perd, des bateaux, il en perd tout l’temps.
Et il pleure pas!...
Mais la douleur de Cecil Rhodes ne s’apaisait pas. Boulot invoqua un
argument suprême:
--Et puis, moi, il m’a promis la médaille des vieux matelots, pa’c’que
j’lui ai fait un cuirassé. Toi qu’a perdu ton bateau, il t’fichera la
Légion d’honneur!...
* * * * *
C’est aussi une chose qui a fait réfléchir beaucoup de familles, que la
façon dont Boulot s’est conduit quand il a été parrain du premier-né de
son grand frère Jacques.
Quand le grand frère Jacques est venu demander, comme une faveur, que
Boulot et sa sœur Guitte fussent parrain et marraine de leur neveu, la
mère de Boulot a eu un cri d’effroi:
--Ce n’est pas possible! il rira tout le temps!
Cette phrase a froissé Boulot. Il a juré que, puisqu’il marchait sur ses
quatorze ans, il savait ce que c’est qu’un baptême et le sérieux de
cette cérémonie. Et même, au cours des préparatifs, il a été parfait.
Quand ses parents ont acheté le cadeau qu’en sa qualité de parrain il
doit à Guitte, sa commère, il a voulu qu’il y eût quelque chose de sa
poche, et il a donné trois francs: le tiers de sa fortune.
Et enfin voilà le grand jour venu. Guitte est tout en blanc, avec un
bouquet blanc, des gants blancs, des souliers blancs, et un grand
chapeau de bergère. Du blond et du rose par dessous, voilà sa figure. Et
Boulot est en grande tenue: pantalon blanc, gilet rond, veste ronde et
chapeau haut de forme. C’est excessivement laid, mais majestueux. On
monte en auto, pour aller chercher le reste du cortège. La mère de
Boulot passe son temps à répéter:
--Ne ris pas, Boulot, je t’en prie... tu ne riras pas?
Cette insistance paraît le froisser. Grand frère Jacques descend avec la
garde, la nourrice et le candidat au cortège. On part pour l’église, et
les recommandations se précipitent.
--... Une boîte de dragées. C’est pour le curé. Il y a vingt francs
dedans. Tu donneras aussi vingt francs à la garde... Et ne ris pas,
Boulot, ne ris pas!... Vingt francs à la nourrice. Serre-les dans ta
poche... Pas celle de ton mouchoir, l’autre... Cinq francs au bedeau. Tu
seras sérieux, Boulot, je t’en supplie!
Mais les grandes personnes ont l’âme fausse. Au fond, elles croyaient
toutes qu’il allait rire, elle l’attendaient au rire; le grand-père, la
grand’mère, le frère Jacques lui-même, et la garde, et la nourrice, tous
étaient dans une angoisse gaie; et, rangés en cercle autour du
baptistère, ils pinçaient les lèvres parce qu’on avait mis dans la main
de Boulot un long cierge allumé. Boulot les déconcerte: il demeure
impassible et grave. On déshabille l’héritier présomptif du grand frère
Jacques, on lui met du sel dans la bouche, on lui verse de l’eau sur le
front, et il crie. Boulot ne bronche pas. On lui demande s’il croit en
Dieu, et il répond: «J’y crois!» très correctement. On l’invite à
renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il dit: «J’y renonce!»
Derrière son dos, les assistants font: «Pff...» Il se retourne et les
regarde d’un œil sévère. Vraiment il est magnifique.
Après la cérémonie du baptistère on l’emmène, avec Guitte, dans une
chapelle où il y a deux belles chaises de velours, sur lesquelles sa
sœur et lui prennent place à genoux pour entendre une espèce de petit
sermon qu’un abbé lit dans un livre. Il y est dit, entre autres choses,
que les petits enfants ne doivent pas coucher dans de grands lits avec
de grandes personnes parce qu’ils courraient le risque d’être étouffés.
Boulot se contente de hocher la tête d’un air d’approbation. Et après,
l’abbé ajoute tout naturellement:
--Il est enfin de mon devoir de vous apprendre que le fait d’être
ensemble parrain et marraine d’un enfant constitue un lien de parenté
spirituelle de telle nature qu’il vous est désormais interdit de
contracter mariage l’un avec l’autre.
A ce moment, retentit un bruit tout à fait scandaleux. C’est le cortège
du baptême, tout entier, qui éclate. La garde, la nourrice, le père, le
grand-père, la grand’mère pouffent de rire. Mais Boulot est admirable.
Il leur jette un regard circulaire pour les rappeler à un maintien
décent, et répond avec dignité.
--M’sieu l’abbé, il y a d’autres impossibilités: cette personne est ma
sœur!
Guitte, qui a dix ans, est extrêmement flattée de s’entendre appeler
«cette personne».
Ensuite Boulot lui donne le bras avec une grande aisance, pour la
remettre aux soins de ses ascendants. Il va porter sa boîte de dragées à
M. le curé, met vingt francs dans la main de la nourrice, vingt francs
dans celle de la garde, et va porter cent sous au bedeau. Tout s’est
bien passé, tout s’est presque trop bien passé. Boulot continue à rester
d’un sang-froid décevant. Enfin, sous le porche, il rejoint le grand
frère Jacques, qui contemple son héritier avec une certaine fierté. Et
alors Boulot lui glisse quarante sous dans la main. Le grand frère
demande avec stupeur:
--Qu’est-ce que c’est?
Et Boulot répond froidement:
--Il me semble que je te dois quelque chose aussi, puisque c’est toi qui
es le père! J’ai déjà donné à tous les autres!
* * * * *
Tout ceci suffit à expliquer pourquoi on écarte Caillou, autant que
possible, du sillage de ce jeune homme; Boulot est déjà trop de son
siècle: il a perdu le sens du respect.
* * * * *
Un autre des amis de Caillou, c’est la Puce.
* * * * *
Quand une rue de Paris mène quelque part, on y voit des passants qui
marchent vite, des fiacres, des omnibus, des autobus, des automobiles,
des fardiers portant des pierres de taille, parfois de lourds chevaux
encore harnachés pour le trait, qui s’en vont trois par trois, et qu’un
beau goujat bien hardi mène au grand trot, monté sur celui de gauche; et
on y remarque aussi des chiens, car ces bêtes ignorent l’épouvante et
semblent même aimer le tumulte.
Dans les rues transversales, principalement à quatre heures du soir,
après la sortie des écoles, il y a des enfants. Ils s’y mettent tout
naturellement pour jouer, s’y trouvant presque à l’abri: ainsi que les
bateaux-lavoirs, en hiver, quand la Seine grossit, se réfugient dans les
bras morts de la rivière. La rue que j’habite est une de celles-là. Et
même, quand il n’est pas encore quatre heures et qu’elle est vide,
absolument vide,--aux heures des repas, par exemple,--quelqu’un qui aime
bien les petits d’homme, un ogre ou moi, peut deviner à des signes
certains qu’elle est un lieu de fréquentation ordinaire des enfants, de
même que certains champs servent de remise habituelle aux perdrix: il y
a des inscriptions! L’une des belles pierres de taille de la maison du
coin, qui est neuve, porte celle-ci, tracée d’une main savante, à la
craie blanche pour les mots sans valeur, au pastel bleu pour les
vocables importants: _Les filles sont des imbéciles._ Mais plus loin,
près de la maison Ozanam, pension de famille pour jeunes gens, ces
demoiselles ont tenté une revanche: _Tous les garçons sont des..._ Je
vous jure que ce n’est pas moi qui ai mis les points. La jeune
épigraphiste s’est arrêtée, épouvantée de son audace et de ce qu’elle
allait dire. Je ne manque jamais, en passant, de regarder ces points;
ils m’apparaissent comme une preuve assez touchante de la pudeur
instinctive du sexe féminin.
Je dois dire maintenant comment j’entrai en rapports avec la Puce. Il a
huit ans, et est l’héritier, ce qui ne lui rapportera rien, de l’une des
concierges de la rue, mère de cinq autres rejetons, qui tous présentent
une ressemblance mystérieuse avec un animal quelconque. L’un des mâles
semble appartenir au totem du rat; les filles pourraient se grouper dans
les deux tribus du moineau et du chat écorché. La Puce a mérité ce nom
par l’exiguïté de ses formes, les bondissements imprévus et spasmodiques
de ses petites pattes, et je ne sais quoi de brun sale épandu sur toute
sa personne. Il a de beaux yeux bruns, très vifs, les oreilles en
cornet, et il serait préférable que ses cheveux fussent blonds; sur le
blond la poussière est moins apparente; mais ils sont noirs. Quand on
l’a débarbouillé, ce qui n’est pas fréquent, il est possible de
distinguer que ses joues et son nez sont pleins de taches de son. Les
éleveurs, à la campagne, disent que c’est à cette marque significative
qu’on reconnaît chez les bêtes les mélanges de races. J’ignore si c’est
la même chose chez les hommes.
Un jour que je déménageais, la Puce s’aperçut que je possédais des
«armes de sauvage». Il vint me demander une lance. Je lui concédai une
zagaie de Touareg, longue à peu près dix fois comme lui, soigneusement
émoussée à la pointe. Ceci lui ayant prêté de la considération dans le
quartier, il acquit, vis-à-vis de moi-même, plus d’assurance. C’est
ainsi qu’il en va d’ordinaire dans les relations de bienfaiteur à
obligé. Il s’enhardit jusqu’à me prier de lui laisser faire «mes
commissions». Ce fut pour lui la source de bénéfices considérables; il
avait jusqu’à deux sous pour aller acheter un paquet de tabac. Au bout
de quelque temps, toutefois, il se présenta aux ordres avec un ami.
Celui-ci appartenait au totem de la fouine: oreilles pointues, museau
pointu, petites jambes, torse qui n’en finissait pas.
--J’irai avec mon ami! annonça la Puce.
Je ne répondis rien, parce que cela m’était égal. Mais la Puce en
conclut que je désapprouvais ce compagnonnage. Alors, il expliqua:
--... parce que, avec un ami, on va plus vite.
L’expérience ne tarda pas à me démontrer que c’était là de sa part une
illusion ou un mensonge. Mais comme je gardai cette opinion pour moi,
son esprit d’initiative grandit. M’abordant le jour de la mi-carême, il
daigna me dire:
--Je vais aller jeter des confetti!
Je lui affirmai que je n’y voyais nul inconvénient. Mais il poursuivit,
les yeux brillants:
--C’est chic! On se met dans le coin d’une porte, et quand il passe une
dame... ou surtout une petite fille... pfutt! on lui en jette une
poignée dans la figure. Et ça fait rose, ça fait jaune, ça fait blanc
par terre! Tout partout, sur le pavé, ça fait jaune, blanc, rose, vert,
bleu. C’est beau!... Ça coûte quinze sous, un kilo de confetti.
Cette somme me parut importante.
--Quinze sous, la Puce, quinze sous! Et tu les as?
Ses yeux devinrent encore plus brillants.
--Mais non, me dit-il, je ne les ai pas!
Il n’ajouta rien, mais j’avais compris, et je donnai les quinze sous,
parce que cette façon de demander était sublime.
* * * * *
Le printemps arriva, mais il fut glacé. La Puce, qui continuait à
grelotter stoïquement--il grelotte comme les chiens mouillés, en ayant
l’air de penser à autre chose--parut cependant désolé. Je ne saisis pas
d’abord pourquoi, mais il me montra les marronniers de la pension Ozanam
qui tendent leurs grands bras de branches jusque dans la rue.
--Tu vois, me dit-il, leurs feuilles ont gelé.
Et c’est vrai. Les gelées tardives ont grillé, presque en bourgeon, les
feuilles de la plupart des marronniers de Paris. Elles sont toutes
noires et racornies. Je crus que l’âme d’un petit artiste naissait dans
la Puce, d’autant plus qu’il continua:
--Et naturellement il n’y a pas de fleurs.
--Eh bien?
--... Il n’y aura pas de marrons. Alors, avec quoi qu’on jouera?
Je n’avais pas pensé à ça. Combien de grands malheurs dont les grandes
personnes ne se doutent pas! Mais quand le temps, ces jours derniers,
fut devenu exécrable, le visage de la Puce parut tout à coup rasséréné.
Dès que les premières gouttes des averses commençaient à s’écraser sur
le pavé, je voyais son petit visage sortir du guichet de la loge
maternelle comme la tête d’un jeune lapin sort de son trou. Puis tout à
coup, au plus fort de la pluie, il prenait sa course jusqu’au bout de la
rue. C’est que le ruisseau de cette rue est magnifique. Il suit une
belle pente, bien régulière, assez raide, et n’aboutit à une bouche
d’égout que fort loin, à l’une des extrémités; il y coule des torrents,
des torrents boueux, houleux, pleins de ressacs et de rapides. Moi-même,
quand il pleut, je vais le regarder par la fenêtre, je me réjouis de le
voir grossir, je me sens presque triste quand son élan s’affaiblit... La
Puce précipitamment y déposait un vieux bouchon, volé chez le marchand
de vin du coin. Et puis, il suivait son navire! Le bouchon allait,
tournait, bondissait, parfois s’engageait à demi dans un cul-de-sac,
entre deux pavés, où les remous le faisaient valser. Alors la Puce
serrait les lèvres. Est-ce que le navire n’irait pas plus loin? Mais
non, le bouchon repartait, léger, élastique, frappant la falaise abrupte
du caniveau, jeté dans le grand courant cette fois, voguant sur les
profondeurs. Et vite, vite, vite! La Puce allait encore plus vite, il
descendait jusqu’à la bouche d’égout, il s’agenouillait là, les deux
mains plongées dans les ondes sales, comme enivré du mugissement des
eaux qui croulaient: tout ça pour repêcher son bouchon et recommencer.
Sûrement des imaginations merveilleuses naissaient dans son cerveau:
naufrages, intrépidités de marins invisibles, idée vague, angoissante et
grandiose que tout finit par l’abîme, le noir, l’engloutissement, la
terreur.
Quelquefois nous prenions un parapluie, Caillou et moi, et nous allions
regarder le jeu. Et Caillou était plein d’envie. Qu’il y a de joies dans
un ruisseau fangeux, et que les petits enfants des bourgeois souffrent
de ne les point connaître! Mais leurs parents ont des raisons pour les
tenir éloignés de ces voluptés. La Puce avait toujours grelotté, je vous
l’ai dit. Maintenant, il tousse.
J’ai été le voir et je l’ai fait déshabiller. Rien n’est plus triste aux
yeux que le corps d’un petit enfant malade. Je le sais maintenant. Les
enfants sont faits pour avoir de bonnes jambes grasses sous un gros
derrière, et le torse mince, mais plein. On pouvait compter toutes les
côtes de la Puce, et ses omoplates étaient comme deux ailes en train de
naître.
Caillou a une tirelire. Un jour je lui dis:
--Caillou, si on se syndiquait, nous pourrions envoyer la Puce en
vacances?
Caillou a bon cœur. Il m’a donné ce qu’il y avait dans sa tirelire, et
j’ai ajouté ce qu’il fallait. Alors nous sommes allés voir la présidente
de l’Œuvre des colonies de vacances qui est une dame bien aimable, et la
Puce a pu partir pour la campagne.
J’avais demandé qu’on me donnât de ses nouvelles, d’abord pour savoir
s’il ne toussait plus, et aussi parce que j’étais curieux de connaître
quelle impression ça lui avait fait, les vrais arbres, l’herbe, un grand
ruisseau, les bêtes et les plantes des champs. On m’a répondu:
«Votre petit protégé va bien. Il engraisse et ne tousse plus. Mais je
crois qu’il ne comprend pas encore. Derrière la ferme où il loge, il y a
une grande luzerne toute verte, où le mauvais temps a fait croître des
milliers de ces crucifères à fleurs jaunes, ennemies du laboureur. La
Puce est allé jusqu’à la luzerne. Il a regardé longtemps, très
longtemps: le spectacle était plus large que le plan de sa vue. Et puis
il a demandé:
»--Qui c’est qui a mis là tous ces confetti?»