Lorsque Caillou se trouva définitivement habillé en homme, c’est-à-dire
assuré de son sexe, il reprit avec rapidité sa belle humeur et sa bonne
grâce. La seule chose qu’il persista toujours à ne pouvoir souffrir,
c’est qu’on fît devant lui allusion aux doutes qu’il avait un instant
nourris sur sa virilité. Devant les enfants--cette précaution est
essentielle--ne racontez jamais les histoires qui leur sont arrivées:
s’ils sont disposés à l’affectation et à la vanité, vous en ferez de
petits acteurs; s’ils sont fiers, délicats, chatouilleux de leur âme,
vous blesserez leur susceptibilité. Car vous aurez beau faire, jamais
vous ne conterez l’histoire comme ils l’ont sentie, vous êtes trop
différents d’eux-mêmes, vous ne leur rendrez pas justice; et ainsi ils
penseront que vous vous moquez de leurs chagrins ou de leurs soucis, que
vous ne prenez au sérieux ni leur personne--il n’y a pas d’être humain
au monde qui soit plus solitaire et par conséquent plus orgueilleux
qu’un enfant--ni l’univers qu’ils sont en train de se construire en
mosaïque, je veux dire en sensations ajoutées les unes aux autres: beaux
fragments lumineux des choses, gemmes précieuses qu’ils amassent
perpétuellement.
Dès que Caillou fut sûr d’être un homme, il se conduisit en homme.
Entendez par là qu’il méprisa du coup ses sœurs ou du moins ne leur
accorda plus qu’une méfiance un peu dédaigneuse.
--Caillou, lui dis-je un jour, il me semble que tu n’es pas gentil avec
Lucile. Et pourtant c’est ton aînée, et elle est si bonne pour toi.
Mais il secoua la tête.
--Elle est embêtante, dit-il; les femmes sont embêtantes.
Je fus tenté de lui répondre que plus tard il changerait d’avis. Mais
c’eût été immoral. Je me tus. Caillou d’ailleurs réfléchissait. Il
tenait à donner ses raisons, et c’est très difficile de donner des
raisons quand on ne pense que par impressions et par images.
--Je vais te dire, fit-il. Quand je suis seul avec elle, ça m’ennuie
parce qu’elle joue à être ma maman... ou je ne sais pas quoi: elle
colle.
Je compris que l’un l’ennuyait et que l’autre chose, il ne la comprenait
pas.
--Et quand Lucile est avec d’aut’ filles, continua-t-il, elle m’embête,
elle me fait tourner, elle triche.
--Mais, demandai-je, quand vous êtes plusieurs petits garçons avec une
seule petite fille, vous lui rendez ça?
--Non, fit-il, étonné. Nous ne trichons pas.
C’est de la sorte qu’il me fut révélé que les femmes, dès l’enfance, une
fois qu’elles sont assemblées, considèrent les hommes comme des ennemis
et prennent sur eux, quand elles le peuvent, des espèces de revanches
sournoises.
Caillou ajouta, toujours grave:
--Aussi, elles ne sentent pas la même chose. C’est pas la même odeur.
Cette phrase innocente me fit rêver. J’en fus à me demander comment
Caillou concevait les relations qu’on peut avoir avec un sexe différent
du sien. Mais il faut en vérité que je m’excuse. Au moment de traiter ce
grave sujet, je me demande tout à coup si la matière en existe. Il
semble au contraire, à première vue, être le seul qui n’intéresse pas
directement Caillou, qui jamais n’a là-dessus rien prononcé de
mémorable. Caillou ne m’a pas une fois paru percevoir le rapport qui
pouvait exister entre les femmes et l’amour. Il aime pourtant, il aime
toutes choses et de toutes ses forces. Je me rends très bien compte que
plus tard, quand il aura l’âge, je veux dire tous les âges, même encore
le mien, où les femmes tiennent dans la vie une place si grande, si
heureuse ou si douloureuse, si amère ou tout à coup si délicieuse, c’est
avec ses souvenirs d’enfance, pour les trois quarts peut-être, qu’il
fabriquera les images qui lui rendront sensibles son bonheur ou son mal:
être bercé ou grondé, être accueilli ou repoussé, être enfin--et c’est
ça, oui, c’est surtout ça!--être _celui auquel on fait attention_.
Caillou sent comme avec des tentacules invisibles et délicats s’il plaît
ou s’il ne plaît pas, si on le comprend, surtout quand il est en
apparence incompréhensible. L’orgueil, la tendresse, l’amour-propre, le
besoin d’être le premier dans les préoccupations, tout ce qui fait
l’amour excepté l’éveil des sens, il l’a. Et dans son vocabulaire, les
mots qui sont les seuls, les mots qui plus tard toujours lui suffiront,
baisers, caresses, chagrin, peine et plaisir, il les connaît, et l’on
dirait qu’ils ont déjà chez lui plus de retentissement que les autres.
Un jour, il monta sur mes genoux, et me dit:
--Tu m’aimes, n’est-ce pas?
--Mais oui, mon petit, mais oui!
--Alors, dis-moi des secrets!
Il a donc senti qu’il doit y avoir, en amour, une chose qui s’appelle la
confidence. Tout son appareil sentimental est prêt. Seulement il n’aime
pas les petites filles.
Son opinion, qu’il m’avait auparavant exprimée, si vous voulez bien vous
en souvenir, c’est que sa sœur Lucile, qui a deux ans de plus que lui,
non seulement le persécutait, mais encore s’associait avec les autres
petites filles pour le persécuter, sans raison ni bonne foi. Ainsi son
premier sentiment sur les sexes, c’est qu’ils sont ennemis.
--Par exemple, explique-t-il, on joue à chat perché: elles ont inventé
que, quand elles sont assises, elles sont perchées! Ça ne fait encore
rien; mais quand je vais en prendre une, l’autre l’attire tout de suite
et l’assied sur ses genoux. Alors c’est moi que j’y suis toujours.
Il explique ça très longuement, en s’y reprenant, étant inhabile à tout
ce qui est construction raisonnée, et aussi pudique, si j’ose dire, sur
tout ce qui est pour lui un chagrin passé; il a peut-être peur du mal
que ça lui a fait, ou bien qu’on se moque.
* * * * *
J’ai alors regardé les petites filles et j’ai été obligé de constater
qu’il avait raison: quand elles se trouvent, en nombre, devant un seul
petit garçon, ce sont de petites rosses. Mais Caillou ne s’aperçoit pas
qu’elles ne font peut-être que se venger, car il est, lui Caillou,
complètement idiot quand il se trouve seul avec une seule d’entre elles,
ou deux tout au plus. Elles lui font la cour, et il ne s’en aperçoit
pas. Il est poli, mais il s’embête.
Ça doit tenir à deux choses. La première, c’est qu’elles sont beaucoup
plus intelligentes que lui pour leur âge, et moins actives. Caillou est
pour les jeux où l’on remue. Il a besoin d’épancher une surabondance de
force, et s’il parle en jouant c’est pour raconter des choses absurdes
et démesurées. N’oubliez pas que c’est lui qui voulait m’écraser avec
une charrette de vingt-neuf sous. Il est instinctivement énorme,
c’est-à-dire romantique, et la réalité l’ennuie. Les petites filles ont
au contraire le sens des charmes de cette réalité, elles la voient d’une
façon beaucoup plus aiguë et précise. La seconde différence entre elles
et Caillou, c’est qu’elles ont l’instinct inné de la coquetterie et
qu’il en est dépourvu. Caillou existe pour les petites filles, tandis
que les petites filles n’existent point pour Caillou: ce point de
dissidence est grave. Et plus elles sont petites, plus il les méprise.
Il n’aime que ce qui est grand.
... On vient de le conduire chez Jeanne, qui reçoit aussi Vivette. Ils
vont être trois, dans une _nursery_ pour passer deux heures. Caillou ne
discute jamais la décision de ses parents ou de sa bonne, quand on le
mène dans un endroit qu’il ne connaît pas; il n’a aucune opinion
préconçue. De plus on lui a dit: «Tu seras gentil, n’est-ce pas?» Il
n’aime pas beaucoup ces avertissements, mais ils lui font de l’effet.
Toute parole agit sur lui, elle émeut sa volonté imaginative et
malléable. Vivette et Jeanne sont d’ailleurs très aimables avec lui.
Elles ne sont que deux. Ce n’est pas aujourd’hui «l’instinct ennemi» du
sexe contre un autre sexe qui parlera, c’est celui de la coquetterie.
Chacune voudrait être celle qui est remarquée, et d’ailleurs on les a
faites très belles. Seulement Vivette, qui est en visite, a une capote
blanche sur la tête, tandis que Jeanne, qui reçoit, n’a qu’un ruban
bleu. Et cela n’est pas sans l’inquiéter. Un instinct primitif et
sauvage porte en effet les enfants à mettre la beauté, non pas dans les
traits, mais dans ce qu’on y ajoute. Pour une petite fille, une belle
petite fille est celle qui a une belle robe. Pour un Caillou, au
contraire, le petit garçon enviable, n’eût-il pas de jambes, sera celui
qui a un aéroplane.
... Mais Caillou, une fois qu’il est dans la nursery, ne fait pas plus
attention à Jeanne qu’à Vivette. Il sent qu’elles n’ont pas de mauvaises
intentions à son égard, ce qui lui suffit; il ne se soucie pas du tout
de savoir qu’elles veulent lui plaire. Il les traite donc de la même
manière. Ceci ne veut pas dire qu’il leur accorde impartialement ses
faveurs; il reste lui-même, tout simplement. Il s’amuse pour son compte
et les deux petites filles le suivent, en essayant de se faire
remarquer. Parfois l’une met sa joue sur la joue de Caillou, et Caillou
l’embrasse. Alors l’autre fait de même, et Caillou l’embrasse également,
sans y trouver beaucoup de plaisir. Mais il ne s’ennuie pas, il est à
son aise.
Cependant on vient le chercher, pour dire bonjour à la maman de Vivette.
Il y va ingénument, sans grands regrets ni satisfaction évidente. Je ne
sais pas ce qu’on lui dit, je ne sais pas ce qu’il répond, et ceci
n’importe pas à l’histoire. Mais tout à coup on entend, dans la nursery,
des pleurs et des cris qui font retentir les murailles, et les mères se
précipitent.
Un sentiment obscur et puissant, quelque chose comme un désespoir
passionné, venait de s’emparer de Vivette et de Jeanne, laissées à
elles-mêmes. Ni l’une ni l’autre n’a réussi à vraiment attirer
l’attention de Caillou, et durant toute une heure leur amertume en a
grandi; elles s’en rendent, sans même s’en douter, réciproquement
responsables. Voilà pourquoi, l’objet de leur rivalité ayant disparu, la
querelle a éclaté, sans qu’elles sachent pourquoi. Car elles ne savent
rien, sinon qu’elles se détestent. Et Jeanne a arraché le chapeau de
Vivette, Vivette a tiré sur la robe de Jeanne. Ainsi elles tentent
toutes deux de détruire ce qu’elles ont remarqué et haï le plus
profondément dans leurs personnes. C’est comme dans les vieilles
batailles navales, où on ne tirait que sur la voilure.
Caillou ne dit rien. Il réfléchit. Plus tard, ayant entendu qu’on
racontait l’événement devant moi, il m’a révélé sur quoi il avait
réfléchi: c’est que c’est pas comme ça qu’on se bat!
* * * * *
... Alors je me suis dit: «Caillou est un bon petit. Il ne pressent pas
encore la différence des sexes. Tant mieux.» Mais l’autre jour je suis
allé chercher ses parents pour les conduire en soirée. Le père de
Caillou était en habit noir, grand, vigoureux, resplendissant; je
l’enviais. Mais Caillou n’avait d’yeux que pour les épaules et la beauté
de sa mère, il était comme émerveillé.
--Que tu es belle, maman! disait-il.
Elle l’embrassa.
--Il faut encore, insista-t-il presque misérablement, il faut que tu
reviennes m’embrasser quand tu rentreras.
... Si, Caillou distingue les sexes; mais il les remarque seulement là
où ils existent, chez les grandes personnes, et seulement celles qui
l’aiment bien. Et dans sa mère il aime sa maman, mais aussi une femme,
je vous assure.
* * * * *
Un peu plus tard, je le vis traverser en quelques heures toutes les
joies et toutes les souffrances de l’amour. Ce spectacle me surprit. Je
ne pensais pas que cette passion pût apparaître dans une âme si fraîche
et un corps qui ne sait rien de la sensualité. Mais les signes qui se
manifestèrent chez lui furent tels qu’il n’y avait pas à s’y tromper.
C’est au bord de la mer que j’avais retrouvé Caillou. Cent ans de
littérature romantique nous ont fait l’esprit assez faux. J’étais donc,
assez sottement, curieux de savoir si Caillou comprendrait la grandeur
de l’Océan; ma première impression fut qu’il ne la concevait d’aucune
manière. J’en fus d’abord un peu fâché, comme s’il eût manqué de dire
bonjour à une dame, ou d’embrasser les personnes avant de s’aller
coucher. Je lui dis:
--Tu ne vois donc pas comme c’est grand, Caillou?
Il ne me donna aucun démenti, parce qu’il a du respect pour ceux qui ne
lui mentent pas et ne se moquent jamais de lui. Si je lui affirme que la
mer est grande, il est disposé à le croire. Mais on voyait bien que
personnellement il n’avait pas d’opinion. Il réfléchit un petit instant
et prononça:
--Il n’y a qu’un bord!
Ce fut à mon tour d’être étonné, car je ne m’étais point avisé jusqu’ici
d’une observation si évidente: la mer n’a qu’un bord, du moins pour les
yeux, et c’est pourquoi elle donne l’impression de l’infini. Mais
l’infini est un mot abstrait, que Caillou ne pouvait posséder dans son
vocabulaire. Il exprimait donc, à sa manière, que la mer étant une
étendue d’eau inappréciable, il ne savait point si elle était grande ou
petite. De plus, elle est telle, par nature, qu’il ne pouvait se
l’approprier, en faire un jouet. Il la considéra donc comme pratiquement
en dehors de son univers. C’est d’ailleurs ainsi que la plupart des
hommes font pour le firmament, où sont les astres. Sachant qu’il existe,
mais qu’il est inaccessible, ils ne s’en inquiètent plus.
Mais le lendemain Caillou avait un bateau, et dans une flaque il le
faisait voguer. En remuant de ses pieds nus, avec vivacité, l’eau de
cette flaque, il lui infligeait des tempêtes. Des cailloux disposés par
lui-même formaient un port, des quais, des bassins; au large, il avait
ménagé des récifs. En rapetissant les choses il s’était efforcé d’en
obtenir une image nette. C’est le procédé naturel de l’esprit humain.
Je comptais toutefois qu’à la longue il s’apprivoiserait avec les objets
nouveaux qui l’entourent, et qu’il me ferait part de ses découvertes. Je
fus déçu; il devint muet. A table, en promenade, même le matin au
réveil, à cette heure charmante où les petits enfants sont comme les
oiseaux, si débordants de joie qu’ils pépient sans fin, Caillou ne
prononçait plus une parole.
--C’est parce qu’il pense trop à son jeu, me dit sa mère.
Cette pensée me parut profonde. Quand les enfants s’amusent
parfaitement, ils vivent dans leur jeu, ils en rêvent, ils sont hors du
monde extérieur. Mais à quoi jouait Caillou? Je l’épiai et découvris
qu’il passait toute la journée avec Kiki.
Kiki est un chien, qui doit, autant qu’il est possible d’en juger,
appartenir à la race des griffons, mêlée peut-être au sang des épagneuls
et des islandais. Il est né dans la maison d’un pêcheur, et n’a pas
encore deux mois: un peu de chair rose apparaît sous son poil déjà long,
tacheté de blanc et de noir, et tout le jour des sentiments violents,
joie, douleur, appétit, gourmandise, et le froid, et le chaud, agitent
son petit corps tumultueux. Les paysans et les pêcheurs ne sont ni bons
ni mauvais avec les chiens: ils les laissent vivre. Et Kiki avait un
incroyable besoin de jeu et d’affection. Il suivait sans choix et sans
règle tous ceux qui faisaient attention à lui, mais les enfants surtout.
C’est un phénomène étrange que la rapidité avec laquelle les petits des
bêtes s’attachent aux petits des hommes. Ils deviennent plus qu’amis,
presque complices. Chez Kiki, le charme de la coquetterie s’ajoutait à
ceux de la jeunesse. Il était le seul petit chien et il y avait autour
de lui beaucoup de petits garçons et de petites filles. Il se laissait
choyer, il se laissait aimer. Il était infidèle, ingrat, capricieux,
naturellement.
Le cœur tendre de Caillou connut toutes les délices de la passion
inquiète. Plaire à Kiki, s’en faire suivre, inventer ce qu’il fallait
pour l’attirer, était devenu sa seule préoccupation. Voilà pourquoi il
ne parlait plus: il y avait comme de la pudeur dans son silence. Mais un
jour il vit arriver sur la plage ce même Kiki avec un ruban autour du
cou. Et le ruban était tenu par une petite fille qui s’appelle Aline, et
qui cria triomphalement:
--Nous partons demain et nous emmenons Kiki. Papa l’a acheté. Cinq
francs, il l’a acheté.
Il y a des gens qui ne prennent pas au sérieux les douleurs d’enfant,
sous prétexte qu’elles s’apaisent vite. Je les méprise. Ces douleurs
sont aussi vraies et plus fortes que les nôtres, elles saisissent toute
l’âme des petits, elles la secouent d’une telle violence que c’est pour
cela même qu’elles s’usent: et c’est bien heureux! Si elles duraient, il
y aurait de quoi faire mourir. Caillou tomba sur le sable comme si on
lui avait fauché les jambes, et il se mit à pleurer, à pleurer comme il
n’avait jamais encore fait de sa vie. Aline disait seulement:
--Puisqu’il ne veut pas de chien, ton papa à toi, il vaut mieux que Kiki
soit chez nous. Tu viendras le voir.
Caillou est trop bon pour connaître la haine; mais il pleura plus fort,
pénétré de plus d’horreur à cet essai hypocrite de consolation.
--Il sera à vous, à vous! dit-il. Avant, il n’était à personne.
Je le pris dans mes bras. Avez-vous jamais tenu entre vos doigts
pitoyables un oiseau qu’on vient de détacher du piège! Il n’est plus
qu’un frisson affreux. Le cœur de Caillou battait de cette façon-là.
J’en aurais pleuré moi-même: c’est une contagion nerveuse, on ne peut
pas s’en empêcher. Je proférais des sottises pour retrouver mon calme.
--Voyons, Caillou, disais-je, tu reviendras l’année prochaine. Et la
maman de Kiki aura fait d’autres petits Kikis. On t’en donnera un.
Caillou me jeta un regard indigné, navrant, navré, qui me fit honte, et
s’enfuit en disant:
--Mais ce ne sera pas celui-là! C’est celui-là que j’aime.
Le lendemain il était encore grave, absorbé par sa douleur, et cependant
il nourrissait une triste espérance.
--J’ai été _lui_ parler, dit-il. Je lui ai dit adieu. Je lui ai raconté
des choses. Je lui écrirai, et lui aussi m’écrira: on me l’a promis.
Nous nous dirons tout, tout!
Kiki n’était qu’un chien. Mais vous le voyez bien: par lui Caillou a
connu l’amour, tout l’amour. Plus tard, il ne fera que repasser sur les
mêmes sentiments. Il a éprouvé la joie inquiète et délicieuse de
chercher à plaire et à séduire, l’horreur de l’abandon, la conviction
qu’il n’y avait qu’un être au monde qu’on pût aimer, et qu’il est perdu
à jamais; il s’est enfin bercé des consolations illusoires, qui seules
restent à l’amour malheureux. Tout cela pour un chien! Est-ce qu’il
n’aurait pas pu aimer de la sorte une petite fille, ou même un petit
garçon? Je n’en sais rien. Mais il est probable qu’il y a dans l’amour,
même à cet âge de toute pureté, l’idée de possession: et Caillou pense
sans doute qu’une bête seule pourrait être toute à lui...
* * * * *
Lorsque j’eus écrit ces lignes, je les montrai à la maman de Caillou.
Les auteurs sont tous les mêmes. Je me figurais que cette mère de
famille serait très fière de voir immortaliser la figure et les actes de
son fils. J’allai donc la voir: c’était parce que je l’aime bien, mais
aussi pour quêter des compliments. Elle ne m’en fit aucun. Lorsqu’une
personne attend d’une autre qu’elle mette la conversation sur un sujet,
et que ce sujet n’est point abordé, il finit par en résulter un silence
embarrassant. C’est ce qui advint: l’ange passa... Alors la maman de
Caillou me dit avec un peu de pitié:
--Vous voulez donc que je vous en parle; eh bien, non, mon cher ami, ce
n’était pas tout à fait cela. Tous les hommes sont présomptueux, mais
ceux qui écrivent, qu’en pourrait-on dire? A force de parler de Caillou,
d’arranger ses mots, de raisonner dessus, de vous livrer à ce travail
nécessaire mais si dangereux qui est le vôtre, et qui consiste à
reconstituer la nature, à refaire un être tout entier avec les quelques
fragments épars que vous en avez découverts, vous vous imaginez que
c’est vous qui avez créé mon fils.
--Hélas! non, répondis-je, et je sais bien le contraire.
Elle écarta cette impertinence d’un geste de la main, et continua:
--La faute grave où vous êtes tombé, c’est de croire que Caillou vous
révèle toute son âme et que vous en connaissez les moindres replis.
C’est une grande erreur. En réalité, sans le faire exprès, sans même le
savoir, il a porté un jugement sur vous, il s’est fait de votre personne
une image, sans doute encore plus incomplète que celle que vous vous
êtes tracée de lui, mais qui lui suffit, et il ne vous parle que de ce
qu’il croit pouvoir vous intéresser. Il est comme les sauvages; il
s’efforce d’abonder dans votre sens; il vous imite, non par flatterie,
mais par instinct, pour agrandir son domaine, élargir son univers. Et
comme il a senti, permettez-moi de vous le dire, que vous n’êtes point
un homme né pour éprouver profondément l’amour, il vous a caché tout un
côté de lui-même, celui dont précisément vous avez prétendu parler.
Voyez d’ailleurs combien vous êtes inconséquent. Vous avez commencé par
dire que Caillou n’aimait point les petites filles, ce qui est exact,
mais qu’il avait pour moi une affection très particulière et qui
présentait certains des aspects de l’amour. Ce n’était point tout à fait
faux. Et puis, subitement vous oubliez tout cela, et vous décidez que sa
première crise amoureuse, il l’a eue à propos d’un chien. Vous vous
trompez. Quand il éprouva la première fois la passion de l’amour, il
avait quatre ans, et c’était pour une grande fille qui avait quatre fois
son âge.
* * * * *
La maman de Caillou a toujours un ouvrage en main. Ses doigts
continuaient de coudre, durant qu’elle parlait, et il semblait que ce
travail régulier donnât de la fermeté à sa pensée, qu’elle arrangeât ses
mots en même temps qu’elle suivait ses points. Je regardais son visage
mince, ses cheveux pâles, l’air de courage tranquille qu’elle a
toujours, et je me disais: «Combien elle sait de choses, et comme elle
les dit simplement!» Elle continua:
--Cette grande fille était une Autrichienne que nous avons rencontrée il
y a un an dans un petit coin du Tyrol, où nous prenions nos vacances. Je
ne puis vous dire comment elle s’appelait. Ce n’est point par devoir
d’être discrète, puisque les amours de Caillou ne tirent pas encore à
conséquence. Mais à peine avions-nous appris son nom, que nous
l’oubliâmes; dès le premier jour nous l’avions surnommée «la Chèvre».
Non pas qu’elle rappelât par son aspect cet animal maigre et barbu; je
n’ai jamais rien vu au contraire de plus plein, de plus rose, de plus
tendre que ce joli corps et cette chair parfaitement fine et tendre où
la femme venait de s’épanouir dans l’enfant. Mais son pied était si
ferme, si hardi, si léger sur les cailloux et les rochers; elle montrait
si ingénument, surtout, ce désir de la route âpre et risquée, cette
intrépidité tranquille des animaux de montagne, que le surnom que nous
lui avions donné reste seul dans ma mémoire. Et je pense que c’est cela
même qui décida l’élan de cœur de Caillou. D’abord c’était ce que nous
admirions en elle, parce que c’était dans la marche et le bond que sa
beauté apparaissait tout entière; et les enfants subissent toujours très
fortement l’impression de nos jugements. Mais il y a encore autre chose:
les actes physiques des grandes personnes les frappent beaucoup plus que
leur apparence extérieure. Quand j’eus découvert le sentiment profond
qu’inspirait la Chèvre à Caillou, je lui demandai:
»--Tu la trouves jolie, n’est-ce pas?
»Il me regarda d’un air étonné:
»--Quand elle saute sur un rocher, fit-il, on dirait que c’est facile...
Et ce n’est pas facile!
»Il réfléchit pourtant à ma question et prononça:
»--Ses deux tresses dans le dos! Elles sont longues, longues, claires et
très belles.
»Je vous répète cela pour flatter une de vos théories, qui me semble
juste, par hasard: c’est que l’attention des enfants se porte davantage
sur le costume que sur les formes mêmes et les traits des hommes et des
femmes; or la chevelure, c’est presque encore du costume, c’est ce qui
tient le moins à la personne... Mais il faut que je vous dise d’abord
comment je m’aperçus que Caillou aimait la Chèvre. A table, un jour, je
le vis qui rougissait.
»--Qu’est-ce que tu as, Caillou, lui dis-je.
»Il ne me répondit pas, il demeura obstiné à ne pas me répondre. Caillou
avait un secret qu’il gardait pour lui, un vrai secret, une chose qu’on
ne sait comment dire, ou qu’on ne veut pas dire, parce que, de
l’exprimer, ça rendrait le sentiment si fort qu’on ne saurait plus se
contenir, qu’on ferait des sottises dont on aurait honte. Mais je suivis
la direction de ses yeux: il regardait la Chèvre, qui venait d’entrer.
»Il fallut s’arranger pour qu’il lui tournât le dos à table. Il ne
mangeait plus.
»Tout le monde avait fini par savoir ce qu’il éprouvait, et il y a chez
les femmes assez de coquetterie et de bonté maternelle tout à la fois
pour que celles qui étaient là en fussent un peu émues et jalouses.
Elles prenaient toutes Caillou dans leurs bras, elles essayaient de
faire sa conquête à leur tour: il ne comprenait pas, et s’ennuyait.
Alors elles disaient, gentiment dépitées:
»--On va t’y conduire, à ta grande amie.
»La Chèvre, flattée, le caressait après elles. Mais Caillou, qui cause
si facilement avec vous, ne lui disait rien, absolument rien. Il avait
l’air d’un petit morceau de bois et m’en fit savoir un jour la raison:
»--On me regarde, quand je suis avec elle, et on m’écoute. Comment
veux-tu que je lui dise quelque chose?
»Cependant il la suivait comme un esclave quand je lui en donnais la
permission, et ensuite me parlait d’elle. Un jour, il lui fit un
bouquet. On croirait vraiment que les enfants ne cueillent pas les mêmes
fleurs que nous. C’est parce qu’ils les choisissent chacune pour leur
beauté particulière, sans se soucier de l’ensemble, qui a l’air
incohérent, sauvage, et en même temps tout petit, comme eux. Quand il
eut bien arrangé ce bouquet à son idée, il vint s’asseoir sur mes
genoux. Il a au moins deux manières de s’asseoir sur mes genoux: en
bondissant, quand il est joyeux, ou par une espèce de glissement souple,
où il entre de l’humilité et de la câlinerie. C’est alors comme s’il se
prosternait. Cette fois, ce fut de cette manière-là. Et il murmura:
»--C’est pour la Chèvre. Mais je voudrais que ça soit toi qui le donne.
Moi, je n’ose pas.
J’interrompis alors la mère de Caillou.
--... Oui, dis-je, il me semble bien que ce soit là du véritable amour.
Tant de timidité en est la preuve. Mais comment cela s’est-il terminé?
--La Chèvre est partie, et nous pensions que Caillou serait très
malheureux. Mais le jour de son départ, elle a donné à son tour un
bouquet à Caillou. Et c’était une jolie chose, où l’on voyait qu’elle
était encore assez près de l’enfance pour en garder le souvenir, assez
femme déjà pour connaître les harmonies qui conviennent: de petites
tiges de fraisiers, où les petites baies rouges des fraises mûres se
mêlaient aux fleurs. Elle avait pris ça dans la montagne, la Chèvre! Et
Caillou fut si content, si content, qu’il fut une grande heure avant de
manger les fraises. Mais il les mangea tout de même, une à une.
--Et il ne fut pas triste, quand elle s’en fut allée?
--Non. Il était exalté. Elle lui avait donné quelque chose! D’une si
grande personne, c’était tout ce qu’il attendait. Et c’est pour cela
qu’il y avait tout de même un peu de vrai dans ce que vous avez écrit
l’autre jour. Quand Caillou a aimé le chien, il lui fallait tout le
chien. Mais cette grande fille, elle l’avait contenté avec un rien!
--Ah! dis-je, combien d’hommes sont comme lui!
--Ne soyez pas mélancolique, répondit-elle. Vous pensez toujours à vous.
Cela fausse votre jugement.