SOMMAIRE.

Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement

d'une École des Arts et Métiers à Aix.--Horticulture. Les roses.

_Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais,

Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg._--Nouvelles du

Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite). _Lion

d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure_.--Institut de

France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843;

Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de

Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie.

_Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut_.--Théâtres. _Une Scène

d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri_ (1er acte) _et le Pas de

l'Abeille_ (2e acte); _les Contrebandiers espagnols; une Petite misère

de ta Vie humaine, par Grandville_.--Bulletin

bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal. _Sculptures

chinoises_.--Amusements des Sciences.--Rébus.

Les Meetings d'Irlande.

L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les

_meetings_ se succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question

n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence

du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise,

_Impavidum ferient ruinae_, déclare qu'il ne veut ni du _repeal_, ni

d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans

conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt

à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on

reculera devant les conséquences d'un combat.

Les _meetings_ d'Irlande, présentent un spectacle vraiment

extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un

rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un

orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni

avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution

est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment des

_meetings_ qui ont pour but le renversement ce cette même constitution.

A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les

travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et

le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles

pour venir se grimper autour d'un _leader_. Le pays convoqué se met en

marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par

escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs

espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique.

Quelquefois, lorsque le _meeting_ doit être consacré à l'examen des

griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout

d'une perche. Le _speaker_ paraît, monté sur une estrade et harangue la

foule. Aussitôt que le _speech_ commence, le plus profond silence

s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se

faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche

jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De

temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des

grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des

_hurrahs_, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides,

soudain toutes les bourses sont ouvertes; les _pounds_, les _shillings_,

_les pences_, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts

avec libéralité. Le _speaker_ tonne; les acclamations redoublent; les

actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués

avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa

place; ou bien le grand _meeting_ se fractionne en petits cercles qui en

sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet,

où les membres, les plus influents du _meeting_ fraternisent le verre à

la main pendant que la multitude regagne ses foyers.

Ce mot _meeting_, qui signifie _assemblée_, s'applique à toute réunion

provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques,

scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom de

_meetings_ aux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel.

[Illustration: Un Meeting.]

De tous les _meetings_ d'Irlande, le plus remarquable et le plus

caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire

de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé

la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les

travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et

portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grand _agitateur_ à

Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des

métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough;

elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ

quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises

des corps d'état: _les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les

Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union;

la reine. O'Connell et le rappel!_ L'un des drapeaux représentait la

banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson

populaire:

_Notre vieille maison chez nous._ La plupart des étendards étaient

rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre

chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme

coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes

d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain

poli placée à l'extrémité d'une longue pique.

Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au

nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par

escouades, sous la direction de _gentlemen_ qui avaient pour signe

distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une

étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant

Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son

balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la

marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les

musiciens ont exécuté le _God save the Queen_, et les hommes du peuple,

en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs

mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique.

O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée

au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M.

Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé

diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a

fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à

impressionner le peuple par la rude franchise des expressions.

L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il

emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il

emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des

dictons énergiques, d'heureuses trivialités.

Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a

recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il

dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces

injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la

force armée contre les _meetings_. Supposez que cent mille individus se

forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire

français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de

l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans

les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent

rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de

quelques _policemen_ armés de bâtons, met en fuite les groupes les plus

compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a

rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et les _torys_ ont

regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des

plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de

Shakspeare: _Much ado about nothing_.

On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit

sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont

en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur

d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère,

sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent

difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent

d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter

le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de

graves intérêts, menacés par cette dépréciation.»

Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence

après une si longue prospérité et une si brillante histoire?

Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux

premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été,

pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le

Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de

l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale

demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son

règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme

s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes

sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre,

Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus

variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères:

ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là,

des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la

comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de

mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une

chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le

Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où

les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux

cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du

palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi

son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre,

les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les

princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à

remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu

brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles

légères à la vertu.

Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son

manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et

Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à

peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en

faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De

Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du

ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des

acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de

Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée;

d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à

l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux

mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande.

L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la

régence d'Anne d'Autriche.

Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne

par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses

deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec

Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait

aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue,

les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les

femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans

pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu

des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon

interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un

doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se

trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de

faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à

la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses

chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes,

allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains

blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des

vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le

sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinité _aux dents de

perle et aux prunelles de turquoise_ A côté de ces folles escapades, le

Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le

peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce

temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que

le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les

combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de

canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.

Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement

observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie

se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la

porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se

démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les

intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie,

vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand

cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous

interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes

conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit,

quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et

d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des

bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des

oreilles!

Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait

Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les

vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au

plus pour le frère du grand roi; MONSIEUR en prit possession. Avant lui,

une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er,

l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours

et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle

n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au

couvent de Chaillot.

L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et

s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le

Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes

soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du

roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles

du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse

d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et

rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze

tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la

mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence

politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère

du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a

plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de

cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce

qui concerne le menuet et la sarabande. MONSIEUR danse donc le menuet et

donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de

la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère,

l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de

deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de

plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «MADAME se

meurt! MADAME est morte!» Après quoi, MONSIEUR oublie MADAME et Bossuet,

et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple

Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque

matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'une _beurrée_, comme

elle l'a raconté depuis. MONSIEUR, qui n'aimait pas la beurrée

apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.

A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de

mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain

soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le

duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans

ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit

au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les

sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les

galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est

possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements

lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre

régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse,

intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses

voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le

système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le

Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple

sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de

places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont

réveille son audace et son vieux sang de frondeur.

Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance

politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de

vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie

de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint

sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce

nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et

négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que

son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.

Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement

et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il

apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les

innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la

_Gazette de Leyde_ à l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers

centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation

candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante;

c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune,

nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y

jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs

plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain;

c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte

feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en

fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la

lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous

tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les

sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions

populaires et récolter les _on dit_. Souvent les orateurs et les

auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées

çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour

aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.

Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux

flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son

caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il

se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par

l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se

promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.

Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu

s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées

sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement

émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et

éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en

demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux

bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge

poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de

l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient

comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses

comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa

boutique.

Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste

au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et

dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous

souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui

s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux

témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de

nos passions et de nos vices.

--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité

désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux

maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du

moins le mérite d'être authentiques.

Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je

parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur

crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces

demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans

miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des

plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos

danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien

celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve

charmante.--Allons donc!

--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de

dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la

danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut;

pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont

toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»

--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au

bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État

aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la

république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les

censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique,

comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque

ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de

dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment;

quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?

--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: _la Péri_, par

exemple!--Eh bien! _la Péri?_--Vous ne voyez donc pas tout le venin que

recèle ce seul mot: _la Péri!_--Je n'y vois pas la moindre ligue, en

vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer

parti de ce titre dangereux?--Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la

pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la

Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est

affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.

L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier,

l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour,

l'affiche annonça le ballet sous ce titre: _Léila_ ou _les péris_. Une

haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le

lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne

signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres

d'orthographe de la censure.

Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre

ballet de sa façon, _Giselle ou les Willis_. excita, dans son temps, les

mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle

d'un gouvernement à Willis.

Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix.

L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue

période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive

et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même

peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges

commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation

intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un

quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre

promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les

cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et

les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement

contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des

masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de _Te Deum_ pour

des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la

joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés,

quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités

jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et

les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités

populaires, ces conquêtes du travail humain.

La Prusse, puissance exclusivement militaire, est à la tête d'un vaste

système d'association douanière, et elle s'occupe des questions de

commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire.

L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, créent des

chemins de fer, des banques, des écoles de droit et de commerce; elles

donnent à leur navigation un développement nouveau. L'Angleterre ouvre

la Chine à l'activité européenne; comment la France resterait-elle en

arriére d'un pareil mouvement? Malgré elle, elle marche dans cette voie

immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les

éléments si féconds du travail national poussent instinctivement nos

Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre

puissance et nous faire garder en temps de paix le rang élevé que nous

avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui

vient de se terminer a réduit le budget de la guerre et voté

l'établissement d'une École royale d'Arts et Métiers à Aix en Provence.

Une ordonnance du roi vient de mettre à exécution le vote de la Chambre.

Le nombre des élèves de l'école d'Aix est fixé à trois cents; ils seront

admis par tiers d'année en année, à partir du 1er octobre prochain. De

même qu'aux Écoles de Châlons et d'Angers, le nombre des pensions à la

charge de l'État est fixé ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions

entières soixante-quinze à trois quarts, soixante-quinze demi-pensions.

Les conseils-généraux des départements des Bouches-du-Rhône et du Var,

les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre

de commerce de Marseille devront voter des ressources nécessaires à

l'appropriation des bâtiments et dépendances de l'hospice de la Charité,

consacrés à l'établissement de l'École.

On sait que les Écoles royales d'Arts et Métiers ont pour objet de

former des praticiens, des contre-maîtres, des chefs d'atelier habiles,

et qui offrent à l'industrie privée des garanties de talent et de

probité. Accroître le nombre de ces établissements, c'est contribuer au

progrès industriel, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et

c'est à ce titre que _l'Illustration_ mentionne cette création utile et

s'en réjouit.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843 · 第 3 / 20 题