Alors, il comprit la vérité. Deux siècles avant lui, ils étaient venus
dans ces îles, les vieux conquistadores de Charles-Quint d’Espagne,
découvreurs inlassables. Ils avaient rempli d’eau leurs tonnes, fait du
bois, surtout cherché de l’or. N’en ayant pas trouvé, ennuyés,
dédaigneux, ils s’étaient rembarqués, et jamais, jamais, suivant leur
coutume, ils n’avaient indiqué ces îles sur la carte, craignant qu’une
autre nation n’en profitât, n’y embusquât des navires pour les jeter sur
leurs lourds galions. Mais avant de partir, sans doute, ils avaient
planté des croix, maintenant pourries, fanatiquement prêché, sans même
savoir la langue, montré le ciel, fait parler la foudre de leurs armes,
peut-être magnifiquement massacré. Ils étaient partis, sur leurs
vaisseaux pareils à des baleines ailées, laissant la mémoire d’un dieu
blanc, maître du ciel, terrible et tout-puissant, et ce dieu, depuis
plus de deux siècles, on l’avait attendu.
Oui, c’était cela! Dans l’esprit du peuple, cette tradition s’était
mêlée au nom d’un chef, Lono, qui, fou d’amour, de jalousie, avait tué
sa maîtresse, puis, désespéré, avait fui dans un canot sur la mer
infinie, annonçant que les générations futures le verraient aborder dans
son île natale, divinisé, immortel, invincible. Mais les prêtres
savaient mieux, et plus. Ils avaient le signe, l’image de cuivre, et
l’enthousiasme aussi les pénétrait des premiers bégaiements d’une
métaphysique. Ils connaissaient Pelé, déesse des feux souterrains,
Kéna-Képa, qui donne la pluie, Kaïli, qui tue à la guerre. Mais ils
avaient oublié le ciel qui couvre tout, embrasse tout, baigne tout dans
la flamme légère du jour. L’arrivant était, certes, le Dieu du ciel. Sa
majesté, l’éclat de son corps, la splendeur qui l’entourait, l’énormité
de ses pirogues en étaient la preuve. Leur théogonie était désormais
complète.
Et il ne s’agissait plus de foi, on voyait: un dieu, un dieu vivant
était parmi eux, ils le touchaient, le servaient, participaient à sa
gloire, s’abritaient derrière sa force. Une joie ineffable pénétra les
âmes, un délire sacré les emporta.
Et Félix-Hector de Beaussier-Larieuse, lui-même, fut ravi hors de sa
raison. On le croyait Dieu. Eh bien! puisqu’on le croyait, il le serait,
lui si supérieur et si bon. Il allait dicter librement les lois de
l’humanité et de la sagesse, refondre ces peuples selon sa volonté,
selon l’équité, la vertu, la nature, certain d’une obéissance absolue,
sans avoir besoin d’imposer la contrainte. Il se félicita d’avoir
interdit qu’on tirât même un coup de pistolet dans l’île.
Tout à coup, au bas du Moraï, vingt-quatre malheureux parurent, les
épaules violettes de coups, claquant des dents, les doigts sur les yeux.
Autant de bourreaux les abattirent à la fois, avec des casse-tête, et,
se baissant, un couteau de jade à la main, leur ouvrirent la poitrine.
Les prêtres prirent ces vingt-quatre cœurs palpitants, et, s’en étant
frotté la poitrine, les joues et le front, ils firent la grande
offrande. Car les dieux, qui sont immortels, toujours heureux,
incapables de douleur, doivent se réjouir de la douleur des hommes. Elle
leur fait mieux comprendre le bénéfice de leur impassibilité.
Félix-Hector, glacé d’horreur, poussa un cri, voulut s’élancer, trébucha
par-dessus la balustrade du temple. On l’entendit gémir, on vit son sang
couler. Et le grand-pontife, brusquement, cria:
--Nous nous trompions! Il souffre, il crie, son sang est rouge. Il n’est
pas Dieu!
Le peuple répéta:
--Son sang est rouge. Il souffre. Il n’est pas Dieu. Il a violé les
tabous!
Un homme prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Un autre, penché
vers le ventre, arracha un lambeau de chair hideuse et rouge, le
brandit, en souffleta le cadavre. Et le cadavre même disparut,
déchiqueté, émietté, évanoui. On poursuivit les matelots, la plupart
moururent.
Mais ceux qui purent regagner le bord vengèrent leur maître. Du sein du
navire, de la chose gigantesque, ailée, le canon tonna: les beaux
cocotiers de la plage s’abattirent comme de l’herbe, des hommes fauchés
par centaines, coupés en deux, le ventre ouvert, sans bras, sans tête,
tombaient dans la ruine des arbres. Et ceux qui n’étaient pas touchés,
terrifiés, se laissèrent rouler sur la plage sanglante.
Seul, le grand-pontife, l’homme presque aveugle, très vieux, très sage,
ne courba pas la tête. Sous le vent de cette mort invisible, il pensa
qu’ils avaient réellement tué le Dieu des nues, puisque son tonnerre le
vengeait. Triste, furieux, indomptable, se sachant vaincu d’avance, il
accepta cette lutte inégale, voulut, du moins, mourir en guerrier,
puisque, prêtre, il avait commis le sacrilège irrémissible. Et, se
faisant apporter un carquois et un arc, de ses mains débiles, il tira
toutes ses flèches contre le ciel.