RUY BLAS

--Que c’est loin! Ah! bon Dieu de bon Dieu, que c’est loin!

--Et puis après? répondit Barnavaux. Quand tu répéterais cent fois la

même chose, crois-tu qu’il fera moins chaud? Müller, mon vieux, tu files

un mauvais coton: ça ne vaut rien pour la santé, dans ces pays-ci, de se

faire des idées... Et tu vas casser ton chalit, tu vas casser ton

chalit! Quand on a un grand corps de malheur comme le tien, qui va sur

les deux cents livres, on ne fait pas de la gymnastique sur les chalits.

Avaries au mobilier du bataillon, destruction d’effets de campement en

présence de l’ennemi: mort avec dégradation militaire. Tiens-toi

tranquille, idiot!

Le chalit, fabriqué sur place avec les voliges d’une caisse d’emballage,

et un cadre en palissandre brut coupé au bois voisin, craqua sous le

poids de Müller qui envoya, sans répondre, son pied nu contre le mur de

la case. Et comme ce mur n’était qu’un mince lattis de feuilles de

bananiers, tressé sur des baguettes, ainsi que c’est la coutume à

Madagascar, en pays betsimisarake, le pied passa au travers, et

s’écorcha contre une dizaine de petits éclats de bois, qui le retinrent

comme des griffes.

Le soldat se mit à jurer. La porte de la case était ouverte et la lune,

au dehors, brillait d’un insupportable éclat. La terre rendait le soleil

bu pendant la journée, elle suait sa chaleur, une chaleur humide et

chaude qui sentait l’herbe meurtrie, la pluie, la boue et la fièvre.

Autour d’une place ronde, où quelques huttes alignaient leurs taches

basses, trois poteaux de sacrifice dressaient bizarrement un appareil

barbare: des crânes de bœufs surmontés de leurs cornes, comme si jadis

on eût crucifié là des taureaux, dont la tête seule fût demeurée clouée

après l’effondrement du squelette. Ces cornes projetaient sur le sol des

ombres assez troublantes, et la lueur lunaire, sèche, fausse, d’un bleu

électrique, donnait aux choses, dans la nuit, un air méchant et

prodigieux.

Ainsi l’astre régnait. Il régnait sur cette terre rouge et brûlante,

seul, absolu, envahissant, douloureux à voir avec son étrange figure

d’homme, sa bouche hilare, ses yeux de Chinois perfide. Ah! on avait

envie de pleurer, sous le regard de ces yeux célestes. Ils remplissaient

le ciel et la terre de découragement, d’écœurement, d’ennui sans cause,

de honteuse peur, de rancune contre tout. Les petits enfants malgaches

eux-mêmes dans le village, s’appelaient comme pour une cérémonie.

--Koutou! Koutoukély! Regarde, il fait lune-jour!

Et ils chantaient à la lune: «O grand’mère, grand’mère, nous sommes

tristes, tristes, tristes. Si tristes, si tristes sont tes petits

enfants! Tes petits enfants vont mourir!» C’est un chant qui a des

siècles et des siècles. Il remonte au temps où ces sauvages avaient

encore moins de mots qu’aujourd’hui pour exprimer leurs idées, et des

sentiments encore plus épouvantés devant la nature infinie. Les petites

voix claires ne se lassaient pas de chanter, les dernières notes

tombaient en refrain, cristallines, monotones, mélancoliques, comme des

gouttes d’eau dans un bassin de cuivre.

--Do, ré, do, do!

Müller retira son pied et répéta:

--Que c’est loin! bon Dieu de bon Dieu! Nous ne reviendrons jamais,

jamais!

La petite Rasoa, couchée sur une natte aux pieds de Barnavaux, son

seigneur et maître, s’étira comme une chatte et dit doucement:

--_Tésitra vé, Ianaho?_ Pourquoi es-tu en colère?

Müller ne comprit pas, mais Barnavaux répondit:

--Il n’est pas en colère, petite Rasoa. Il pense au pays.

Puis, brusquement, il dit à son camarade:

--Müller, tu nous rases. Tu vas réveiller le poste et te faire ramasser

par l’adjudant. Le couvre-feu est sonné, fiche-nous la paix. Qu’est-ce

que tu as bu, aujourd’hui?

--Du rhum, répliqua Müller, du rhum de traite. Moitié d’eau dedans. Pas

de quoi faire mal à un enfant.

--Donne-lui un peu d’eau, Rasoa, dit Barnavaux, en malgache, sans

daigner discuter. Il a la fièvre et il a bu du rhum.

Rasoa se leva, prit la grande tige de bambou, longue de dix pieds, où se

conserve l’eau dans ce pays--une espèce de tuyau fermé à l’une des

extrémités--et en abaissa l’orifice prudemment, avec des précautions

infinies, jusqu’à un quart de fer-blanc posé sur le plancher. Remplir

une écuelle minuscule avec un bambou haut comme deux hommes, sans

produire une inondation subite, est une opération très difficile. Pour

la réussir, il faut avoir été pris tout petit, Rasoa savait. C’est

pourquoi Barnavaux la laissa faire.

Elle traversa la case, toute nue sous son lamba blanc. Quelques secondes

à peine, quand elle franchit le carré d’argent tracé par le clair de

lune qui entrait par la porte ouverte, on aperçut sa figure jeune et un

peu molle, et les seins droits, mais déjà trop forts, qu’ont les filles

betsimisarakes à l’âge où celles d’Europe jouent à la poupée.

--Bois, dit-elle à Müller.

On entendit le bruit du métal qui se bosselait sur les cailloux de la

place. Müller avait jeté le quart, sans boire. Puis il éclata en

sanglots comme un gigantesque enfant.

--Tu es fou, ma parole d’honneur! cria Barnavaux.

Et il frotta une allumette.

Alors la figure de Müller apparut, ruisselante de sueur, horrible et

convulsée comme celle d’un homme qui aurait la rage. Il s’était couché

avec son caleçon et sa chemise, et cette chemise large ouverte montrait

une poitrine d’homme du Nord, blanche de peau sous une fourrure de poils

blonds, et bondissante. Il dit d’une voix honteuse:

--Je m’ennuie. Je m’ennuie à crever! Si ce pays était un homme, je le

tuerais. Et ce n’est même pas un pays. Un pays, c’est un endroit où il y

a des habitants, des villages, des champs, des labours, des choses qu’on

connaît. Ici, il n’y a rien. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas... il

n’y a pas d’âme!

Barnavaux répondit tranquillement:

--Personne ne te forçait à rengager. Tu avais fait ton temps dans la

ligne, en France. Tu es rentré dans le civil, c’est sur ton livret. Et

puis, tu as rengagé dans l’infanterie de marine. Et puis tu viens faire

le bébé de deux mètres qui appelle maman. Je te méprise.

Le bébé de deux mètres essaya de ricaner. C’est une habitude

particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale, et ne

veut pas l’avouer. Les larmes perlaient sous les cils de Müller, mais il

ricanait. Je vous dit que c’est une habitude française! Il y a chez nous

beaucoup de gens qui s’abîment le cœur à mentir de cette façon-là--même

dans le peuple--et pourtant, même dans le peuple, tout le monde a le

sentiment que c’est de mauvais goût. Mais personne ne peut s’en

empêcher.

Müller, après avoir ricané, murmura:

--Je ne pouvais pas rester en France, je ne pouvais pas... A cause d’une

femme. Je me suis fait soldat comme il y a des gens du monde qui se font

curés. Je voulais être ailleurs, je ne respirais pas, j’avais besoin

d’être loin, très loin, de faire des choses très difficiles, de recevoir

des ordres, de marcher beaucoup, de penser à moi, à ma vie à moi, et

quand on risque sa peau, qu’on attaque ou qu’on se défend, on ne pense

qu’à soi. Alors j’ai rengagé, voilà! Et maintenant, nous sommes dans ce

poste, avec rien à faire, plus bêtes que des gendarmes, et tout me

revient plus fort, le regret du pays, la couleur du ciel, l’odeur des

labours en Saône-et-Loire, l’odeur des rues à Paris, et le souvenir, le

souvenir! Tout se mêle, je ne vois pas dans ma tête. Ce n’est pas

seulement elle que je regrette, c’est tout ça. Tout ça tient avec elle,

comme des habits. Et un tas de choses encore; des ambitions pour ainsi

dire; oui, des ambitions, quelque chose de grand et d’impossible, des

espèces d’idées de luxe moral. Tu ne peux pas comprendre, toi,

Barnavaux.

--Non, dit Barnavaux en réfléchissant.

* * * * *

--Ma famille était alsacienne, continua Müller, mais elle était venue

après la guerre à Digoin, travailler dans une faïencerie, pour ne pas

être allemande. Moi, je suis né à Digoin... je suis de la classe 72. Le

travail de l’usine ne m’a pas convenu. Je vois encore les grands moulins

qui broyaient la terre pour en faire une sale boue jaune, qu’on pressait

entre des toiles, et mes sœurs toutes jeunes, toutes blondes, les joues

déjà couleur de plomb, d’avoir respiré le plomb du bain d’émail. Ah! ce

travail de machine au milieu des machines, toujours le même, sans rien à

penser, et l’abomination d’obéir à des camarades mal élevés, pas à des

supérieurs!

»J’allai me louer chez un jardinier. Je vivais presque seul, et j’aimais

mieux ça. L’eau d’arrosage était prise au canal par un moulin à vent qui

ressemblait à un très grand joujou. Les bourgeoises de la ville venaient

le dimanche matin acheter des fleurs en pot, des fleurs coupées et des

verdures. Beaucoup passaient chez nous avant d’aller au cimetière. Elles

avaient un livre de messe à la main, des vêtements de deuil, un air

convenable et réservé. Je les aimais pour leur politesse et leur

douceur, et aussi parce qu’elles ressemblaient aux dames des romans que

je lisais, l’hiver, quand le travail devient mou. Et pourtant, ce

n’était que des bourgeoises!

»Cette vie-là dura jusqu’au moment du tirage au sort. Au régiment, je

devins ordonnance de mon colonel, le marquis Forbart d’Ecquevilly, qui

donna sa démission juste comme je finissais mon temps. Alors, je

l’accompagnai à Paris comme valet de chambre.

»Je me rappellerai toujours combien j’ai été heureux. Ne ris pas,

Barnavaux, ne ris pas, ou je te casse les reins! Je n’ai pas de

jalousie, moi, contre les supérieurs. De les voir et de les servir je me

trouve, au contraire, comme rapproché d’eux. Monsieur le marquis était

un homme qui allait régulièrement à l’église, s’occupait de musique et

d’économie politique. Pas militaire du tout. Madame la marquise était

une femme majestueuse, qui avait des filles et des fils mariés. Il

venait beaucoup de monde dans l’hôtel de la rue de Varennes. Monsieur le

marquis avait une façon différente de parler selon qu’il s’adressait à

madame la marquise, ou à ses enfants, ou à ses gendres, ou à moi; je me

sentais très loin d’eux et pourtant avec eux, parce que je leur

appartenais: et la valeur des gens d’après leurs titres, l’ancienneté de

leur famille, leur façon de penser et leur place, j’arrivai assez vite à

comprendre ces choses-là comme eux, qui se regardaient comme une espèce

de résumé vivant de l’histoire de France.

»Ils n’élevaient jamais la voix. Ils avaient l’air de respecter leur âme

et le souffle de leur bouche comme ils respectaient leurs mains, leur

visage et tout leur corps, par une idée de propreté. Les enfants ne

discutaient pas les opinions du père; c’est une chose curieuse, quand

j’y pense, comme cette famille si au-dessus des ouvriers et des

bourgeois avait, en certaines choses, des façons d’être et de faire

ressemblant à celles des vrais paysans.

--Et la femme? demanda Barnavaux en sifflant tout bas.

Il laissait parler Müller pour le calmer, mais il s’ennuyait.

--Tu vas voir. Je t’ai dit que l’hôtel était rue de Varennes. Je crois

qu’il avait été, dans les anciens temps, entouré d’un jardin ou d’une

très grande cour. Mais les d’Ecquevilly n’étaient pas très riches, et

plus tard on avait construit dans cette cour des maisons à appartements.

La même porte cochère servait aux habitants de l’hôtel et aux locataires

de ces appartements; l’entrée de l’hôtel était sous cette porte, à

droite. Dans le fond de la cour, en face des fenêtres de monsieur le

marquis, il y avait les bureaux du Comité de défense du Commerce

français.

»C’était une brave petite société qui faisait aussi peu de mal que de

bien. Le secrétaire général, un monsieur décoré, venait deux ou trois

fois par semaine chercher sa correspondance, et s’en allait au bout

d’une heure ou deux. Il y avait aussi une bibliothèque, où entraient

parfois quelques vieux messieurs qui n’étaient pas plus commerçants que

moi; on imprimait aussi beaucoup de brochures. Tout le travail, au bout

du compte, était fait par une dame qui répondait aux lettres avec une

machine à écrire, mettait les adresses sur les brochures, recevait les

cotisations, dressait les fiches de la bibliothèque et classait les

papiers.

»Et je la voyais très bien, à travers les fenêtres. Elle était toujours

en deuil, ne marquait pas vingt-cinq ans. Ses cheveux pâles, légers

comme la lumière, éclairaient son front. Pas un bijou, pas une bague, et

des mains dont la vue seule était une caresse! Chaque matin elle

arrivait à neuf heures sonnantes, et je descendais mon escalier pour la

voir passer, l’air sage et calme, ni triste ni gai, comme une personne à

qui tout est égal, et qui pense à son affaire.

»Je lui disais:

»--Bonjour, madame.

»Et elle répondait:

»--Bonjour.

»Alors mon cœur devenait léger.

»Je ne peux pas dire comment je finis par penser à elle autrement que

pour le plaisir de la voir passer. Je ne la désirais pas, je ne l’ai

jamais désirée en pure brute. Je n’aime pas à parler de ces choses-là,

mais ce ne sont pas les femmes qui manquent, et je ne suis pas un niais!

Ce qui m’a porté vers elle, c’est qu’elle avait l’air d’une dame, ses

manières, sa réserve, et aussi son état; car c’est beau d’écrire! C’est

parce que, je le comprends bien maintenant, elle me paraissait au-dessus

de moi, mais non pas d’une façon infranchissable. Tous ces

raisonnements, je ne me suis pas aperçu que je les faisais. Ils sont

entrés en moi sans que j’en aie pu rien savoir, comme une maladie.

* * * * *

»Et puis, un jour, tout a éclaté. Il y avait un air très beau qu’on

jouait quelquefois au salon pendant que je faisais mon service. Ça

s’appelle la _Danse hongroise_, et je ne connais rien au monde de plus

magnifique. Quand je l’entendais, il me semblait voir un grand escalier

de marbre avec des balustrades éclatantes, et des seigneurs qui en

montaient les marches à cheval, par défi, pour faire quelque chose de

noble et d’extraordinaire. Les chevaux frappaient les degrés avec leurs

pieds, en mesure, et pourtant d’une façon heurtée et dangereuse. Les

seigneurs étaient vêtus comme ceux des portraits de l’hôtel; et leurs

galons d’or, leurs bijoux, les grandes décorations diamantées de leurs

poitrines dansaient et brillaient, tandis qu’ils se tenaient fermes en

selle, les yeux luisants. Ils montaient, et un orchestre pour les

encourager frappait sur des tambours, comme les nègres d’ici. J’ai

regardé comment on fait: c’est la main gauche, sur le piano, qui imite

les tambours.

»Toutes les fois que j’entendais cet air-là, mon sang coulait plus vite,

et mes idées devenaient fortes à me fatiguer. Un soir qu’on le jouait,

je pensai qu’il fallait absolument me marier avec la dame. J’avais des

économies, je ne resterais pas domestique avec elle, mais monsieur le

marquis me nommerait garde particulier d’une terre, et elle pourrait

donner des leçons, vivre comme une dame qu’elle était, puisque je serais

devenu un presque-noble, une espèce de fonctionnaire. Je vis mon avenir

comme sur un tableau, et le cœur me bondit. Pourtant, je gardai mon

secret très longtemps encore. C’est une chose si jolie, un secret

d’amour! C’est comme une chanson. On l’entend à travers tout.

»Enfin, une fois, je vis le secrétaire de la Société qui traversait la

cour et je pris mon parti. Il y avait longtemps que j’avais décidé de

lui parler, à lui d’abord, puisqu’il était le patron de la dame.

»Je l’abordai les yeux baissés, mais l’esprit ferme, et je lui dis:

»--Monsieur le secrétaire, pouvez-vous me recevoir dans votre cabinet?

Je voudrais avoir l’honneur de vous dire deux mots.

»Il me regarda et comprit que c’était sérieux. Il ouvrit une porte

vitrée qui donnait sur la cour et directement je me trouvai dans son

cabinet. Alors il s’assit, en demandant, d’un air un peu étonné:

»--Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon?

»Et je lui répondis:

»--Voilà. J’ai pensé à me marier. Depuis trois mois, j’y pense.

»Il écarquilla les yeux et se mit à sourire. C’était un homme presque

vieux, l’air bon et un peu timide. Une tête de bourgeois qui aime à

faire du bien, mais qui ne sait pas ce que c’est, qui ne sait pas mener

les hommes. Et pour faire du bien aux hommes, il faut les mener.

»Il bégaya:

»--Que puis-je faire?...

»--C’est la dame qui tient les livres que je veux épouser, monsieur,

continuai-je, car j’étais lancé. Il n’y en a pas deux comme elle pour

faire le bonheur d’un homme. On ne s’est jamais dit que bonjour et

bonsoir, mais je suis sûr qu’il n’y en a pas deux comme elle.

»Et je voulus lui expliquer... Mais il cria--tu sais, Barnavaux,

j’entends sa voix. Ah! c’est affreux, j’entends sa voix! Il pinçait les

lèvres, il ouvrait les mains, il bredouillait, il ne songeait pas à

déguiser, tant il était surpris. Il cria:

»--Vous voulez... vous voulez épouser la princesse d’Udine!

»Et je criais à mon tour, le sang glacé:

»--Quoi, monsieur, quoi!

»J’avais entendu parler de cette famille d’Udine chez monsieur le

marquis: de la noblesse impériale, qui date du temps où les simples

soldats devenaient princes, mais qui est maintenant aussi bonne, aussi

haute que l’autre. Et j’avais entendu parler du prince d’Udine actuel,

un fou méchant. Le secrétaire m’expliqua le reste. Le prince avait

épousé une jolie institutrice sans fortune. Puis il l’avait quittée, et

elle avait demandé sa séparation aux tribunaux. Depuis ce temps-là elle

vivait toute seule, très fièrement, dans cette petite place que lui

avaient trouvée des amis, ayant repris son nom de fille, ne gardant même

pas son alliance au doigt, mais toujours princesse!

»Et même, quand elle aurait été divorcée! Elle restait une grande dame.

Je l’avais insultée. Je t’assure, Barnavaux, que je ne pensai pas à

autre chose; je l’avais insultée! Je ne réfléchis pas une minute de

plus, j’ouvris la porte de la bibliothèque où elle travaillait, je la

vis près de la fenêtre, calme, à peine triste, avec son air honnête,

fier, un peu têtu; oui, oui, un air de princesse, je le reconnaissais

bien, maintenant, et je lui dis tout d’un trait, en me tenant bien

droit, comme un domestique:

»--Je demande bien pardon à madame la princesse...

»Elle leva la tête et je compris ma sottise de lui avoir parlé,

puisqu’elle ne pouvait rien savoir. Mais moi, il m’avait semblé que tout

l’univers savait.

»J’entendis que le secrétaire lui disait ma folie et son indiscrétion.

Elle avait d’abord rougi jusqu’à la racine des cheveux. Ensuite elle

éclata de rire. Ah! d’un rire méchant pour elle, méchant pour moi,

méchant pour le monde, pour la vie, pour tout. Un rire où il y avait son

dégoût pour ma personne, sa colère désespérée en comprenant que dans sa

position il n’y avait plus que des gens comme moi pour la désirer

honnêtement, pour vouloir en faire leur femme. Elle riait. Ah! malheur

de moi! Tu ne crois pas, Barnavaux, qu’à ce moment-là, si je l’avais

étranglée, si je lui avais donné un coup de pied dans le ventre, si je

l’avais traînée par les cheveux, elle aurait été bien heureuse?

»Je m’enfuis, je montai au sixième. Tout le jour et toute la nuit, je

hurlai comme un sauvage. Les gens n’osaient pas approcher. Ils ne

pouvaient pas dormir, mais ils ne disaient rien. Ils avaient peur.

Depuis que mon grand bonheur était impossible, je le voyais mieux. Il

vivait. Mes mains en tâtaient les formes; mes larmes coulaient avec des

délices que personne ne peut comprendre, des imaginations vicieuses et

superbes, comme si les pieds nus de la princesse m’eussent passé sur le

corps pour me faire mourir de douleur et de joie. Et je criais:

«Faites-moi encore souffrir, madame, par pitié!» Cette nuit-là, j’ai été

aussi fou qu’un homme peut l’être.

»Je descendis le lendemain, la tête molle comme une éponge, étourdi,

pour aller demander mon compte au marquis, en le suppliant de ne pas

m’obliger à faire mes huit jours. Il consentit à tout, sans rien me

dire, sans ricaner, sans avoir l’air de me plaindre. Il avait du cœur,

ce vieux. Lui seul n’avait pas d’ironie dans la voix, en me parlant. Les

autres, je les aurais tués.

»Quand je revins, deux jours après, pour chercher mes affaires, il me

dit d’un air pensif:

»--Vous auriez pu rester: madame la princesse d’Udine, aussi, a voulu

partir. Vous ne la reverrez plus.

»J’avais causé sa misère, à elle! Elle avait quitté la maison pour mon

insulte. Je lui avais enlevé son pain. Qu’est-ce qu’elle fait, où

est-elle aujourd’hui? Il me semble que je vois des rues où elle marche,

et l’ombre de son chapeau sur les pavés. Je m’étais engagé pour ne plus

les voir ces rues et ces pavés. A quoi ça m’a-t-il servi? L’autre jour

le vent a passé dans les bambous, tu sais, les grands bambous d’en bas;

et les jeunes pousses vertes, en remuant, ont eu un reflet presque bleu.

Ce n’est rien. Cependant j’ai pensé à un regard qu’elle avait eu, un

jour. Ses yeux n’étaient jamais les mêmes. Son souvenir est mêlé au

regret du pays, elle est confondue avec la France. Il me semble que, si

j’arrivais à Marseille, je la verrais de loin venir à moi, sur une

barque blanche, la tête sous des drapeaux. Elle aurait une robe rayée de

vert et de jaune, comme les champs d’Europe.»

* * * * *

La voix de Müller était devenue tendre, étrangement calme, très basse.

Son grand malheur lointain se mêlait d’un rêve magnifique, d’un orgueil

infini et triste, où il y avait de la fatuité.

--Barnavaux, dit-il, tu n’as pas aimé une princesse, toi. Y en a-t-il,

des marsouins, au 3e du corps, qui aient aimé des princesses, des

princesses blanches?

--Veux-tu boire? répéta Barnavaux, patiemment. Bois un peu, mon vieux.

Après, tu dormiras.

Rasoa versa de l’eau pour la seconde fois.

Müller prit le quart et but une longue gorgée.

Il soupira:

--Tout ça, c’était impossible, impossible... et tout de même si

j’étais... si j’étais seulement adjudant!

* * * * *

--Ferme la porte, petite Rasoa, dit Barnavaux. Il est plus triste, quand

il voit la lune.

Rasoa tira le vantail. Alors la lumière n’entra plus que par les trous

du treillis de bananiers. Aux murs de la pauvre hutte, elle fit

scintiller des milliers de petits diamants bleus. Dans la plaine, très

loin, un bœuf éveillé par on ne sait quelle crainte se mit à mugir. Et

puis, il n’y eut plus que les diamants, les merveilleux petits diamants,

les yeux pacifiés de la lune magique. Müller s’endormit.

Sur la vaste Terre · 第 4 / 22 题