La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à
Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage
français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé: deux
pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens
raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les
doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que
lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de
s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de
graines; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les
ormeaux de nos contrées; des pêchers en plein vent formaient une
bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs.
Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où
il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui
offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque
ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par
des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les
rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet
océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse,--miracle ridicule et
symbole de conquête,--se dressait la cheminée de la briqueterie
Ourville-Florens.
C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce
soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental,
glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme
un vin généreux; les maisons, les arbres, les hommes, les grands
troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats
sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes,
tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des
grains de diamant, des grains de topaze et de rubis: et Tananarive
entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés,
mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un
écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc,
traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha
victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les
heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent
entendues très loin, là-bas, en France; d’innombrables chiens roux aux
oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage: et dans tout cela, il y
avait à la fois désaccord et séduction.
... Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes
qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour
repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais
attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal:
--J’en ai pris un, j’en ai pris un!
Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un
infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole
occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse
prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par
milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges
dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau
sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait
imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne.
Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre
le dernier des cyprins.
Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement
sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary
prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très
lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant:
--Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec les
_hazandrano-mena_, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu,
tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises?
--C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la
géographie, répondis-je.
--J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake,
qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des
hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le
vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte
aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur
Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce
sont les «monpères» jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que
c’était mieux... Alors monsieur Laborde est allé _andafy_, sur les
infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez
les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en
verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des
grains de riz en ouvrant la bouche comme ça: aouf! aouf! La reine les
aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient
si gauches et ils avaient l’air si bête! Eh bien, Ramilina, ils sont
descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres
poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un
serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.
Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à
les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des
quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête
française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de
respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais,
des _tenysoa_--c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des
écoles protestantes,--elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des
cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de
l’Écriture; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien
qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des
Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres
saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle.
Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en
mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances
longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup
pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de
sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle,
Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin
qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât
avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes
pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des
dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie.
J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son
propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que
par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments:
Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené,
des officiers au casque blanc l’avaient fusillé «parce qu’il avait fait
quelque chose de fou». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations
d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des
origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de
peuple jeune, le soleil se dit «l’œil du jour», la lune, «la chose en
argent», et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de
bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où
leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa.
Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les
poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison
pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand
on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas
de souliers pour aller à la procession de la Vierge.
Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le
jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une
corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la
maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage.
Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite,
et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais
dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes
convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au
moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon
erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai
mon _boy_ chercher au lac de nouvelles victimes...
... C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école
buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la
mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.
*
* *
Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas!
Seulement un jour la reine--hélas! que ces choses sont loin: alors, il y
avait une reine!--nous avait demandé si nous aimerions à tuer des
_arosy_. Et l’_arosy_ n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie
sauvage est un beau gibier. Nous avions dit: «oui» d’enthousiasme. Et
dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son
domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en
pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.
... C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs
secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus
profonde apparaissait, débarrassée des joncs; mais des lotus bleus, par
milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des
feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus
loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre
malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que
des végétations le recouvrent.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux
de marais,--les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos
contrées, les _tsiriris_ au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous
ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel
élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des
coups de leurs ailes nerveuses; et celle vibration perpétuelle, ces cris
longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie
en lui laissant toute sa tristesse.
Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples,
comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient
des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants,
sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac
dormant.
--Canard... tsiriri... oie sauvage... là, entre ces deux bouquets de
roseaux! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha!
Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites
sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les
becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de
fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine
au posé.
Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la
surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs
plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres:
une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme,
éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible,
avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches
s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à
l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle
pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil
d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.
--Il est blessé!
Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité
sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés,
qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.
--Galliac, criai-je, on part: je n’y vois plus!
Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.
Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion
d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze
heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy,
gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui
faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas
d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs
bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des
grains d’ivoire; des poules attachées par les pattes criaient la tête en
bas; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été
dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages
lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à
coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille
verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures
lancéolées bruissaient avec douceur: c’était leur part, la friandise
naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches.
Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.
Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de
quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de
Rainitavy.
--Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka! dit Galliac qui les connaissait.
Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs
orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles
cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant
la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste
sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient
flattées d’avoir été appelées _ramatoa_, qui est une façon magnifique de
dire: madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la
syllabe _ra_, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe
tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des
parents et des amis.
--_Tsarava tompokolahy?_ Te portes-tu bien, mon seigneur?
Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour
cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et
souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père,
tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble,
pour nous éclairer.
*
* *
... La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre
case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des
plumes au gibier mort étendu par terre.
--Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la
case?
Elle secoua la tête:
--Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles font
_mitsangan-tsangana_ (ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est
une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et
Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose.
Et réfléchissant une minute:
--Ici, c’est trop petit... On le dirait au «monpère» jésuite. Et il fait
des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la
messe demain; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la
messe.
--Quel âge as-tu? dit Galliac.
--Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les
Français.
Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité
incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave
par notre flotte en 1885.
--Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le
général Duchesne a pris Tananarive.
Mais Kétaka secoua la tête:
--Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est le
_Kinoly_, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu,
parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à
moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux
tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant... Quand les Français
sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de
suite dans le bois sacré d’Ambohimanga: il a des mâchoires de crocodile,
son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait
près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir... Le Kinoly
est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué
plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui
viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont des
_Arabous_, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros
fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air
comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des
ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les
voitures de fer: et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons
de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était
de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à
sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant
l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier des _miaramila_,
des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée
dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang
dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant
la tête comme un mendiant. Et le _miaramila_ français lui dit:
«--Mendiant, tu as les ongles bien longs!
»Le Kinoly tira ses griffes et dit:
»--Ils ont poussé dans la terre.
»Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le _miaramila_ français lui dit:
»--Comme tu as le ventre creux!
»--C’est qu’il a pourri dans la terre.
»Et le _miaramila_ lui dit encore:
»--Tes yeux sont bien rouges.
»Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit:
»--Regarde.
»Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la
viande morte sur les os de sa face.
»Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.
»Le Kinoly descendit encore, il regarda les _Arabous_, il regarda les
hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les
officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les
réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la
croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui
fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le
sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières:
le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les
mouches... Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.
»Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir
Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme
dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au
sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir,
les «symboles-de-la-longueur-du-jour,» les pendules en or et en verre,
battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints
des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou
jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les
étagères, et tout cela venait d’Europe.
»La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était
plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap
blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa
l’épaule et lui dit:
»--Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait
mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux,
suis-moi de bonne volonté.
»Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans
rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe
qui charme.
»--Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant!... Le souffle
de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes
troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis
au-dessus de toi et tu peux t’en aller.
»Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les
morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les
sables et dans les rivières; d’autres s’étaient pendus aux arbres,
épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets,
tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient
pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.
»L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit:
»--Levez-vous!
»Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les
clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs
fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des
bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le
premier ministre dit:
»--L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables!
»La reine fit un grand kabary, et les _miaramila_ malgaches allèrent à
la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches!
Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares?
Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales? J’en ai vu fusiller
un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes
maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand
ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait
devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des
hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly! Ils n’avaient pas d’yeux,
mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur
les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur
sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire
des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne
faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la
foudre... Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et
s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les
Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes,
ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils
les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces
mortes... Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines,
se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.
»Et il rendit Tananarive aux ombres.»
* * * * *
Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les
talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je
comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.
Sa sœur Ramary cria:
--Kétaka est une grande menteuse! Elle invente des histoires tous les
jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où
ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont
pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary
Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à
Moramanga, près de la grande forêt.
--Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite?
dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.
--Pas plus que moi, fit Kétaka.
Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et
apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont
dans ce pays les filles de race noble; un peu de rose même apparaissait
à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes,
qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa
figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée
entre celles de son peuple... Un enfant, une femme, un animal, on
pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé
déjà, je souriais en la regardant...
* * * * *
Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé; la voie lactée
traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible
qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle
bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait
graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient
frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs
qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté
dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme
les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas
allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles
ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers
possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une
mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs
meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient
au loin, pareils à des yeux hardis; on entendait à travers les espaces
calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches
entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position
que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins,
les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses
incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et
harmonieux.
Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp,
dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la
barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un
auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les
uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les
nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi
fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là
malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui
pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. «Il n’y a jamais
rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un
vieil ami.»
Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu
lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les
Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les
habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la
case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village,
trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement; mais
eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre: le gouvernement
français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes,
humides de sueur froide: «Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec
nos poings?--Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux
tout blancs, pleurait sa maison en flammes; sa belle maison où il y
avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on
voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers
verts, et des vitres aux fenêtres! Il l’avait construite, sa demeure,
avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais
il leur assurait pourtant--mieux que nous!--un semblant de justice et de
police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue
accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti
d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir
leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre,
regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui
les avaient asservis sans les protéger: nous ne pouvions rien.
Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline,
dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir
la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il
tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas: il était
partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur
qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que
le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre,
emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent
placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le
plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A
l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses
flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait: les
hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir,
et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la
pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous
étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse
de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que
tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son
courage.
L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur
Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs
algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez
ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse
semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés: je
songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village
de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary
et de Kétaka demeurait sombre: le malheur évité aujourd’hui devait
échoir le lendemain, ou dans quelques jours; il contemplait avec une
résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes,
et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux.
Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des
compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes,
louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de
mystérieux devoirs:
--Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis
gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa
destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines
d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous
prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier
d’Ambatovinaky.
Et, ma foi, je criai:
--Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde!
Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave
occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique
bagage. Elle répondit sans embarras:
--Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de
vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se
résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un
simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces
mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les
filles de Madagascar; pourtant il était heureux de trouver un protecteur
pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs,
l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La
chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme
en amour égale la liberté de l’homme: tradition antique léguée à cette
race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même
qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont
accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr,
nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes
habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à
l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On
apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que
nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en
briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus
près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille
grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait
en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le
chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles,
et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se
distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est,
au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une
pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou
noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient
un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux
de vitres brisées; des marches d’escalier grimpaient le long des murs;
des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient
leur vie sur les fumiers; et quelques demeures isolées, détruites aussi,
avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc
indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe,
étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées
inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des
rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au
flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan
passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou
dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de
la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser
les mottes de glèbe dure.
Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé! Parfois, sur une
haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient,
rayées de l’éclair d’un coup de fusil: c’étaient les Fahavales qui
surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs
poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des
Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs
femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre,
couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers
d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un
peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser,
nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de
bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait
leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur
passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de
près.
Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la
frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs
supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris
par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés
disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde,
s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse,
étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre
pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des
lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées
par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination
avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.
--Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.
Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie,
un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.
--Ça ne te rappelle pas l’Évangile? continua Galliac.
Et il ajouta, avec un sourire ironique:
--Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre!
A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie,
le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de
leur long voyage: c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé
dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru,
haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé
sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands
bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.
--Antananarivo! Antananarivo!
Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière,
hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme
jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés
par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle
allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à
étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on
entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du
premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de
quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous,
n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre.
Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec
leurs bow-windows, leurs _tennis-courts_, l’air intime et confortable
des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues
abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des
cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on
sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les
demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons
confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes--des
chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec
quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot
allongé--volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et
nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes
disparurent, les _mpilanzas_ gravirent des rocs, escaladèrent des murs,
traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un
toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était
rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de
cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous,
semblait un phénomène inexplicable.
... La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à
longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et
nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du
soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary,
tranquillement.
--Et les femmes? dis-je au boy qui nous sert à table.
--Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.
Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros
tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes
livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux; et il me semble
qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours
vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui
tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr
d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille,
qui gonflent un peu sa brassière puérile.
--Kétaka, lui dis-je...
--Oui, mon seigneur.
Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux,
se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit
au pied de mon lit et se coucha dessus...
C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle
ait partagé ma couche.
*
* *
Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La
demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts
d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait; elle l’avait
acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et
délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa
chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès
qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit
étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite
souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait
point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se
laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému; il
était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être
maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait,
parlait.
--Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un
jour, je l’épouse.
C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance
amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont
les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la
séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point
celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme
inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas... A ce qui nous restait de
besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts,
les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La
relative solitude nous avait faits très simples; nous nous aimions tous
deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore
discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous
avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des
cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher
de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes? Nous ne le savions
plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions
d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour
les mêmes choses qu’en Europe.
Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue
sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de
l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary,
elle en pleura presque.
--Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs! _O mahantra,
mahantra ianaho_, malheureux que tu es!
--Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache; il
est riche, c’est un héritier, Ramary!
Mais elle répéta:
--_O mahantra, mahantra izy!_
Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle
maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et
puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les
maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles
qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des
pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient
comme un refrain dans une cantilène: «Ayez pitié des pauvres et des
orphelins.» Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose; et
détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être
traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans
beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la
civilisation chrétiennes...
Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary,
l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.
Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était
point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race,
n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur
qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie,
alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il
ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints
d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite
maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de
son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi,
dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais,
fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas
pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien
revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue
avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A
l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des
voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le
_matotoa_, le fantôme, aurait pu s’offenser; mais elle n’était plus
triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à
rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale,
n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait
s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à
des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi
qu’une fois «mariée», il n’est point convenable qu’une femme sorte de la
maison conjugale. Cela s’appelle _mitsangan-tsangana_, courir, et ôte de
la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes
personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur
de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites
dont le but était plus ou moins honorable: Ramary, qui conservait les
mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces
demoiselles.
Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même,
plus rude, elle l’exagérait; car Ramary, étant amoureuse, était
indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle
protégeait un peu, ce qui la rendait fière: une jeune femme illustre
mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.
Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la
morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par
l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale.
C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son
amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant
d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait
d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites
secrètes à de très hauts personnages! Et la princesse Zanak-Antitra
disait tout au capitaine; elle eût livré son mari, elle eût livré la
reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme--si jamais le
patriotisme a existé à Madagascar,--ni religion, ni même le respect des
intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la
véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la
reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire,
suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement: on
défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida
de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur,
déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui
envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon: alors elle
demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait
jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques,
au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le
capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir
chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison,
arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie
blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et
c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des
confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.
* * * * *
D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière
vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La
saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni;
courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière,
les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les
voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos
dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne
plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle
figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur
leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le
soleil derrière elles; et de petits enfants nus les suivaient, couverts
de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les
esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des
marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les
seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une
nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage; mais parfois
on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être
privée de son enfant, vendu au loin.
* * * * *
... Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au
monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine
noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe; sa
mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou
la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut
bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un
agrandissement de sa dignité; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle
était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette
responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La
maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe,
un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits
cochons noirs.
Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi
la meilleure part; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et
dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle
m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se
mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant
des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la
possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière
rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours
pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et
sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants.
Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice,
l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres
éléments, je le sais bien: une lâcheté qui s’écrasait devant la force
brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise.
Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et
solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition,
c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne
jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans _les idées
qu’elle comprenait_.
J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres
de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de
suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle,
et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant
l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable,
avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse
de maison qui sait créer un intérieur.
--Tu travailles très bien, petite Kétaka! lui dit Galliac en riant; mais
tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que
Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi?
C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie.
Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid
quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais
parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris
pas...
Et je répondis: «Oui», malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des
sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas
ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis
«oui», encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle
avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne
quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec
sécurité. Mais Ramary me dit alors:
--Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne
voulais plus d’elle et tu lui as répondu «oui». Elle t’a demandé s’il
fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui
as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.
Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il
manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire
chercher? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen! Elle
était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une
larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une
résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit
les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la
même, avec une fierté de déesse et d’idole.
Et cela dura ainsi... Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des
joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des
inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle
maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon
presque frère.
Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies,
les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient
point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait.
Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir; quinze jours dans
le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive! Il en haussait les
épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à
peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary,
il allait à la chasse.
--Adieu, vieux!
--Adieu, vieux!
Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que
cela se dit? Ah! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait! Mais
l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie
par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans
un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de
l’abandon? Non: «Adieu, tu m’écriras?--Crois pas. Pas moyen.--Alors,
adieu!--Adieu!»
La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place
sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière
l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je
ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui
pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles,
et ne veut pas être consolée:
--Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il
est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais!
*
* *
--Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit
Kétaka.
La «Statue-de-terre-cuite» est devant moi, accompagnée d’une esclave qui
porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il
n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en
même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant
Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des
vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent.
J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.
Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà: figure intelligente et sèche,
impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient
ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une
longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des
frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à
manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère
esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la
famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon
fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à
nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance
que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs
silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et
de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux
qui ne sont pas les nôtres... Sary-Bakoly revint souvent; puis une fois
elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec
la permission du lieutenant.
--Tu entends, Ramilina? me dit mon amie.
Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi
belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude
singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.
Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme
une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une
espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages.
C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre,
plus tragique et irréparable.
*
* *
J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute
particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me
paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup
des nôtres: c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse.
Tous les mois--un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros
appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à
quelques sacrifices,--le lieutenant Biret remettait à son amie le
montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait
au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son
tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène
contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce
système? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent,
après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos
fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était
l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en
gardant tous les profits: et ce renversement des rôles m’inspirait
parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les
considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le
départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé
des adieux que je lui fis, et aussi--cet aveu est humiliant, mais je le
dois faire--l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa
de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de
graves désordres.
Ce fut Joseph, mon _boy_, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un
soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me
dire.
Les femmes faisaient cuisine à part: un plat de riz cuit à l’eau, avec
du sel, du piment et du sucre; des poissons secs ou un peu de viande
dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été
digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût
embarrassées, pour une raison matérielle bien simple: elles n’étaient
point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré
dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa
famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les
grands de la cour--quelles femmes et quels grands!...--et je ne sais pas
s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de
bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles,
était-elle héroïque: elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient
point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne.
Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des
champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un
certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques
leur avaient appris: écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on
avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait
être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient
encore de petites sauvages.
Donc Joseph, mon _boy_, servait mon repas, solitaire depuis le départ de
Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer
l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son
hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique; enfin, il était assez
délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des
tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec
gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse
de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait
partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans
les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de
vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait
toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre.
Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction
de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son
domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.
Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont
l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à
rendre compte.
--Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez
le lieutenant Biret?
Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé
être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à
cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil
calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse
d’interroger Kétaka.
--Si j’ai été chez le lieutenant Biret? dit-elle. Oui! Puisque la
Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle
est ma sœur.
--C’est bien. Tu vas partir ce soir.
--Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il
n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.
--Va-t’en! dis-je.
Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa:
--O Ramilina, pourquoi es-tu fâché? Puisque c’est le lieutenant Biret,
et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer: ce sont les
rites... elle aurait été montrée au doigt.
Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de
l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.
--Va-t’en! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.
Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me
montrant:
--_Afabaraka izy!_ Il est déshonoré
Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner
même me revoir, incapable de demander grâce.
J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa
sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les
coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était
toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli
l’antique et imprescriptible devoir.
--Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac.
J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de
quitter cette demeure où il reviendra... hélas! reviendra-t-il?--Mais
les autres, ils l’auront toujours en mépris.
La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me
voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva
rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie
d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop
heureux de me recevoir; Ramary me devancerait, et je la pourrais
rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces
fêtes assez intimes: la petite abandonnée en sauta de joie.
--Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les
rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de
soie noire, des _kiraro merinosy_, c’est si joli! J’ai la robe qui m’a
servi pour la fête des tombeaux: elle est magnifique, couleur de cuivre
rouge; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un
corset comme les dames blanches, je serai très belle.
Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure.
Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et
cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de
petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des
chevaux; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les
cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes;
et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph,
enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon
compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre
esclaves loués qui la portaient en filanzane,--car elle s’était payé un
équipage!--fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en
ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place; fière aussi d’avoir
quitté sa puérile brassière pour ce raide corset; pour cette contrefaçon
de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin
à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme
léger, une élégance longue et souple; elle partit, faisant sonner sur
l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je
songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta--la
démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons
roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et
dresser sa jeune tête.
Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où
l’on dansait ce jour-là.
Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait
Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses
arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur
brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais
piano: j’entrai.
Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine
était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez
vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue
mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa
progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de
caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans
mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues
aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé
jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite,
d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la
conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles
sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en
avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une
dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une
violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance
amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les
conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches
histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre
les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en
uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur; et
dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts,
leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des
poteaux d’exécution.
Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était
joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle
sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des
amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant
dans les salles voisines; et tout à coup elle vint me dire en mettant un
doigt sur sa bouche:
--Ramilina, viens voir!
Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme
une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut
et m’appela.
L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme
cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la
déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif
et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis
devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait
d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.
--J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il
signer?
Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement:
--Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane
d’Andrian-ampo-in-Imérina?
C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de
la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé
par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et
l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes,
dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs
avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par
le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre
du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang
noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la
gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes
libres, derrière le poteau central; et pour sortir de la hutte elle se
faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de
servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.
--Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir?
Et je répondis vaguement:
--Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.
--On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq
pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume... Tout ce
que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très
vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me
laisser m’en aller?
Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau,
instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta:
--Je vous ennuie. Allez danser.
Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la
civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins
d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans
trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît
l’usage? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous
avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du
spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient
découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la
reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous
les soirs; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son
corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près
d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait
fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son
front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un
joug dont il frémit.
--Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime
mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.
Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un
blanc? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle,
ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches
basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées
de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure,
qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des
lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie
hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice
des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces
de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui
entoure le toit.
L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème,
dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant
nous, c’est toute l’Émyrne.
La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de
cramoisi; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur
pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans
arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra
dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de
proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds
des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient,
chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte,
entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé
par Radame: vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville
fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.
Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas
se précipitaient vers l’enceinte du Rouve; il sortait de cette foule un
cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé,
tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que
nous n’entendions pas.
--O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est?... Viens voir Ramilina,
j’ai peur.
Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et
devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un
nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des
plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des
muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents
claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.
Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a
peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui
qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.
--_Efa maty Ragalliac!_ On a tué monsieur Galliac!
Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le
gémissement de Ramary.
... L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang
coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales
étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où
couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement,
gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre
ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait
emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses
porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à
pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la
chaleur.
--Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en
vite, ils vont revenir.
Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur
bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage,
vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait
pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà,
haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie
de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la
muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne
n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri
brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et
son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des
rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était
entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se
penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la
foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre
noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui
aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
*
* *
... Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la
galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant
d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent
au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux
pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance
et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en
terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure
de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et
théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure
sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce
sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la
petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible: et tous boivent du
rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont
ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou
de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font
cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et
les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de
Raini-maro et de sa nièce; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux,
surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine
déjà de petits morceaux d’argent: offrande des pleureurs et des
pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité
funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa _valiha_, la tige de
bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des
cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée:
«Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes
pousses du bananier; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de
mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus;
quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père,
j’étais la protection et la gloire; aux parents de ma mère, l’ombre
large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née
en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit: Voici le
grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de
la ville; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et
l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts! Car ils
m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me
recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.
»Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes
pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par
la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée
comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et
qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple! durant que je
parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et
déshonorée.»
Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento
de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles
que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé: «O
tristesse, tristesse, larmes en la nuit!... O tristesse! voici sa mère
qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les
esclaves en larmes... Larmes, larmes, larmes en la nuit!...»
* * * * *
Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka,
faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée,
et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur
les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du
bruit arrose les cannes à sucre... Et je ne la reverrai jamais, jamais,
pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette
terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure.
La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le
capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne
reste également que des ruines.
--Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes
reprochables et déshonorées, nous sommes perdues... Perdues! Auparavant,
nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme
était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs,
et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne
connaissions pas: la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent
aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en
attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la
sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à
croire que ces choses existent peut-être; et alors, vous nous quittez.
La chère Ramary a une consolation: au moins son grand ami est sous la
terre, pour toujours; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais
crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache? Elle
essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera
malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des
plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours; et
il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie... Vois-tu,
Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent.
Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches,
celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous
ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or,
sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites
malheureuses, méchantes et jalouses; il n’y aura plus de nobles, plus de
gouvernement malgache, plus d’honneurs; le peuple sera comme de la
poussière, et les femmes comme de la boue.
A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il
prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le
chœur des femmes et des enfants lui répondait:
--Ah! dis, qui donc est devant toi?--Je ne sais pas, je ne lui parle
point.--Ah! dis, qui donc est derrière toi?--Je ne sais, elle n’a point
parlé!--Pourquoi es-tu immobile et raide?--Laisse, je viens seulement de
me dresser.--Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même?--Je ne suis pas
hors de moi-même, je songe.--Mais tu trembles, tu sanglotes?--Je ne
tremble pas, j’ai froid.--Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse?--Ah! je
ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort!
* * * * *
--Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je
dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou
demain? Heureux ceux qui vivent: regarde comme les étoiles sont claires!
Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton
amie, puisque j’ai été triste avec toi?