CHAPITRE XVII

Cadeaux du jour de l'an.--Distraction d'hiver à Schönbrunn.--Les

affaires dans le Congrès traînent de plus en plus en

longueur.--Célébration en grande pompe, à Vienne, de

l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à l'instigation du zélé

Talleyrand.--Mon grand-père tient à y assister.--Visites

fréquentes du czar à Marie-Louise.--Réception chez l'impératrice

Marie-Louise.--La famille d'Edling.

Cette digression sur le terrain de la politique générale nous a éloigné

de Schönbrunn et de ses habitants, dont l'existence tournait d'ailleurs

toujours sensiblement dans le même cercle. Les petits faits quotidiens,

signalés par notre _Journal_, ne présentent eux-mêmes qu'un intérêt bien

restreint pendant la plus grande partie du mois de janvier 1815. Seules

certaines lettres de la correspondance de mon grand-père avec sa femme

seront susceptibles de fournir aux lecteurs quelques détails curieux sur

la petite cour de l'impératrice Marie-Louise. Nous continuerons en

conséquence à en insérer des extraits, à leur date, lorsque nous

estimerons qu'ils sont capables d'offrir quelque intérêt à ceux qui

voudront prendre la peine de les lire.

Le 2 janvier ma grand'mère recevait de son mari la lettre suivante, ou

plutôt ne la recevait que bien plus tard puisqu'elle porte la date de ce

jour:

«... L'Impératrice m'a envoyé hier un petit portefeuille charmant en

maroquin orange, garni d'acier et de petites mosaïques avec un de ces

petits billets à figures qu'on est dans l'usage de se donner, ici, au

jour de l'an et aux jours de fêtes; il représente une tulipe dans

laquelle se trouve une petite fille qui fait la révérence et porte

_1.000 glücke_ dans sa hotte, ce qui veut dire mille bonheurs. Mon

pauvre petit prince m'a donné aussi ses étrennes, en venant se jeter

dans mes bras et en m'embrassant de tout son cœur. Je suis chargé de la

part de l'Impératrice, de Mmes de Brignole et de Montesquiou de te faire

tous les compliments et tous les souhaits possibles...

»La neige tombe par flocons depuis hier. Ce mauvais temps, qui devait

retenir tout le monde chez soi, ne fait que donner un nouvel aliment à

cette passion de fêtes et de plaisirs dont nos bons princes sont

affamés. Elle s'exerce à présent sur les courses de traîneaux. Nous

sommes menacés, mercredi prochain, d'une descente à Schönbrunn. On dit

que l'empereur Alexandre a fait emplette d'un traîneau qui lui a coûté

quarante mille florins. On dirait vraiment que les souverains épuisent,

dans la recherche des amusements, toutes les facultés de leur esprit; et

qu'il ne leur en reste plus pour s'occuper des affaires, ou qu'ils se

jettent dans ce tourbillon pour s'empêcher de penser au but du congrès.»

Il y avait le 6 janvier à la Cour un grand dîner de souverains pour

fêter le jour des Rois. A Schönbrunn l'Impératrice donna, le même jour,

un goûter à ses sœurs et à son jeune frère l'archiduc François. La

royauté éphémère échut au fils de Napoléon; elle était malheureusement

l'emblème de celle qu'il avait reçue en naissant[65]. Au sein de la

famille impériale à Vienne, cet intéressant jeune prince ne rencontrait

de démonstrations affectueuses que de la part de l'empereur d'Autriche,

son grand-père, ou des sœurs de Marie-Louise. D'autres princes de cette

même famille parlaient de faire plus tard de lui un membre du clergé; et

l'empereur François dut quelquefois, paraît-il, s'interposer et leur

imposer silence.

[65] Refrain d'une complainte populaire souvent chantée dans ce

temps-là par les vieux soldats de Napoléon:

Va mon p'tit roi de Rome

Jamais tu ne seras

Assis sur notre trône

Comme était ton papa.

En dépit de toutes les bonnes assurances et de toutes les promesses

données à Marie-Louise, au sujet du duché de Parme, par l'Empereur son

père et par le premier ministre de ce prince, la solution de cette

question demeurait toujours stationnaire. La femme de Napoléon s'était

cependant montrée bien soumise, bien docile à toutes les concessions

qu'on lui avait imposées. Il était impossible de donner, mieux qu'elle

ne le faisait, l'exemple d'une obéissance plus parfaite aux volontés qui

la dirigeaient. Mon grand-père, plus découragé que sa souveraine,

écrivait à ce sujet le _16 janvier_:

«... Depuis quelques jours on nous flatte de l'issue prochaine des

affaires du congrès. J'attends ce résultat, quel qu'il puisse être, avec

une impatience que rien n'égale. Les affaires de l'impératrice n'ont

jamais été plus mauvaises; les alternatives sont journalières. La même

version ne se soutient pas deux jours de suite. Aujourd'hui c'est oui,

demain c'est non, et tous les jours on tourne dans ces deux cercles.

Cela me décourage et me jette dans une apathie complète...

»Je trouve le temps plus long que jamais et mes yeux se tournent vers

Paris, qui recèle toute ma joie et tout mon bonheur. Je ne suis ici

véritablement que par respect humain, et quand je pourrai décemment m'en

aller, je t'assure que je n'hésiterai pas une seconde!...»

Talleyrand, pendant ce temps, pour mieux faire sa cour à Louis XVIII,

avait eu l'idée d'organiser, pour célébrer le triste anniversaire de la

mort de Louis XVI, le 21 janvier, un service funèbre solennel dans la

cathédrale de Saint-Étienne, où l'archevêque de Vienne officia en grande

pompe. Cette cérémonie fut, pour mon grand-père, l'occasion d'adresser à

ma grand'mère deux lettres datées l'une du 20 et l'autre du 22 janvier.

Il disait dans la première:

«... Il y a demain, à Vienne, un service que le prince de Talleyrand

fait célébrer pour le roi Louis XVI; je viens de lui écrire pour lui

demander un billet d'entrée. Ce sera la seule cérémonie à laquelle je

désire assister ici. La mort de ce prince est un crime auquel aucun de

nous n'a participé, et j'ai cru qu'il était du devoir d'un Français de

se réunir à ses compatriotes dans cette triste mais obligatoire

circonstance.»

Voici la seconde:

«... La mort de cette pauvre Mme Daru est une bien triste nouvelle...

elle m'est douloureuse. Quelle perte pour son mari et ses enfants! Mon

Dieu, la mort fait-elle assez de ravages depuis quelque temps parmi nos

connaissances: M. Palissot, Mme La Rochefoucauld, Mme Daru et je ne sais

qui encore. Comment se porte le général Legrand? Que de tristes

réflexions tout cela fait faire...

»Pour continuer à t'entretenir d'idées tristes, il faut que je te parle

du service célébré hier, dans la cathédrale de Vienne, à la mémoire de

Louis XVI. C'est le prince de Talleyrand qui l'a fait exécuter au nom de

la France. L'église était tendue de noir. Un immense catafalque, couvert

d'un velours écarlate, parsemé de fleurs de lys d'or, et surmonté d'un

crucifix d'argent, d'une couronne et d'un sceptre d'or, était dressé au

milieu de l'église. Quatre statues de grandeur naturelle étaient placées

aux quatre coins du monument. L'effet en était superbe. L'archevêque de

Vienne a officié. Tous les souverains en habit noir ou en uniforme avec

des crêpes, et les princesses en robes noires et enveloppées dans des

manteaux de crêpe, assistaient à la cérémonie dans une tribune du

chœur.»

Pour faire diversion à ces souvenirs lugubres, la même lettre rapporte

qu'on a eu à Schönbrunn, le 22 janvier, le spectacle d'une course de

traîneaux. Le défilé se composait de trente-six traîneaux très riches et

très élégants, conduits par les souverains eux-mêmes, qui avaient choisi

les princesses ou dames qu'ils voulaient conduire. Le prince Eugène

était invité à cette partie, ce qui constituait, pour lui, une dépense

assez considérable; il n'avait pas toutefois cru devoir refuser cette

invitation, que son goût pour tous les genres d'exercice l'avait

entraîné à accepter, et où il tenait d'ailleurs fort bien sa place. Le

soir à 5 heures un dîner allait réunir, à Schönbrunn, les personnages

qui avaient pris part à ce divertissement hivernal; on devait donner

ensuite, au théâtre du château, une représentation de _Cendrillon_ en

langue allemande, suivie de ballets. Mmes de Montesquiou et Brignole se

virent dans l'obligation de déloger pour permettre aux souverains et à

leur cortège de traverser leurs appartements pour se rendre à la salle

de spectacle, et mon grand-père ajoute:

«Voilà les nouvelles de Vienne les plus importantes. Celles du Congrès

sont nulles. Depuis huit jours on dit pourtant tous les jours qu'il tire

à sa fin, mais en attendant rien ne finit. Je crois que de toutes les

affaires qui s'y traitent, celles de Parme vont le moins bien. La reine

d'Étrurie sollicite avec instance le recouvrement des États qui sont

l'héritage de son fils, et l'on ne peut nier que ses prétentions ne

soient fondées, si le traité du 11 avril est annulé...»

Cette appréciation de la situation des affaires de Parme, telle qu'elle

paraissait envisagée à ce moment par les principaux membres du Congrès,

se trouve confirmée par la lettre que Talleyrand adressait au roi Louis

XVIII le 19 janvier 1815. L'ancien courtisan de Napoléon y laissait

entendre qu'il avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse

Marie-Louise serait réduite à une pension considérable, et sa lettre

renfermait à cet égard le passage suivant:

«Je dois dire à Votre Majesté que je mets à cela un grand intérêt, parce

que décidément le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le

présent et l'avenir, rayé de la liste des Souverains; l'île d'Elbe

n'étant à celui qui la possède que pour sa vie, et le fils de

l'archiduchesse ne devant pas posséder d'état indépendant.»

Les intérêts de Marie-Louise, faiblement défendus par son père et par le

Cabinet de Vienne, trouvaient chez l'empereur Alexandre un point d'appui

efficace. Plus le Czar s'éloignait de l'Autriche dont les vues

s'accordaient si peu avec les siennes, comme on a pu s'en convaincre par

la lecture du précédent chapitre, plus il témoignait de bonne volonté et

de zèle pour la cause de l'impératrice Marie-Louise. Il allait souvent à

Schönbrunn, sans même faire annoncer à l'avance sa visite, prodiguer à

Sa Majesté comme à son entourage, les témoignages de la plus grande

affabilité et de la plus exquise courtoisie. L'extrait d'une lettre de

mon grand'père à sa femme, qu'on va lire plus bas, montre quel empire

exerçaient les manières séduisantes de cet aimable prince:

«Schönbrunn, 26 janvier 1815.

»... Ici notre maison n'est qu'un hôpital de goutteux. Mme de Brignole

et Bausset sont, depuis plusieurs jours, dans leurs lits, où ils font

des grimaces de réprouvés. Bausset est coutumier du fait, il y a plus de

vingt ans qu'il a fait son noviciat de goutteux pour la première fois...

Mais Mme de Brignole, commencer à son âge, et avec sa maigre

constitution, cela me passe! Cela réduit notre société au général et à

moi, et, dans les grandes circonstances, nous nous adjoignons Mme de

Montesquiou. Ce matin, par exemple, l'envie a pris à l'empereur de

Russie de venir surprendre l'Impératrice, avec le prince Eugène, et de

lui demander à déjeuner. Nous avons donc déjeuné en petit comité,

l'Empereur, l'Impératrice, le prince Eugène, Mme de Montesquiou et moi.

L'Empereur a été extrêmement aimable. Il m'a traité à merveille et m'a

témoigné beaucoup d'intérêt[66]. On commence à espérer que les affaires

vont s'arranger. La reine de Bavière part mardi; l'impératrice de

Russie, sa sœur, la suivra bientôt, à ce que l'on croit, à Munich.

L'empereur de Russie ne tarderait pas, dans ce cas, à la rejoindre, et

l'empereur de Russie ne quittera pas Vienne avant que tout soit fini ou

à peu près.»

[66] Le Czar se souvenait fort bien de mon grand-père qu'il avait

connu à Tilsitt et à Erfurt. A l'issue de cette dernière

conférence il avait donné à celui-ci une superbe tabatière en

diamants.

Autre lettre du _28 janvier_ qui donne des détails sur les hôtes

habituels de l'impératrice Marie-Louise à Schönbrunn:

«... J'entendais avant-hier l'empereur de Russie regretter ses beaux

quais de la Néva construits en granit, et qui sont balayés tous les

jours comme le parquet d'un salon. L'empereur est un grand promeneur.

Tous les jours, quelque temps qu'il fasse, pluie, neige, vent, il fait

une promenade de deux heures. On ne t'a pas dit vrai quand on t'a assuré

que l'Impératrice s'amusait beaucoup hors de chez elle. Elle va très

souvent, il est vrai, à Vienne et presque tous les jours, mais c'est

pour voir l'empereur et l'impératrice d'Autriche. Elle revient

immédiatement après à Schönbrunn et passe toutes ses journées avec ses

sœurs à dessiner ou à faire de la musique. C'est la musique qui

l'occupe le plus; depuis plus d'un mois elle a un maître de guitare.

Elle s'accompagne déjà très bien, et nous fait juges tous les soirs,

après dîner, de ses progrès. Depuis que Mme de Brignole et Bausset ont

la goutte, nous passons nos soirées seuls, le général et moi avec elle.

Nos cercles du mardi et du samedi sont toujours interrompus. Nous avons

par hasard deux ou trois parmesans, qui sentent leur fromage à travers

les flots d'eau de Portugal dont ils ont soin de se parfumer. Puis

l'excellent comte d'Edling, ancien grand maître de l'Impératrice, petit

vieillard de quatre-vingts ans, dont la tête me vient à l'épaule, très

vert et très vif encore, avec sa bonne vieille femme à peu près de son

âge, couverte de rouge et de diamants. Viennent après leur petite-fille,

chanoinesse d'un chapitre de Vienne, ayant les traits et toute sa

personne coupés en angle, et porteuse d'un nez qui me donne toujours la

frayeur de la voir se couper quand elle y porte la main, tant il est

effilé; enfin leur petit-fils, haut de six pieds et d'un diamètre de six

pouces. Voilà à peu près toute notre société, quand le Ciel veut bien

nous en favoriser.»

[Illustration:

Héliog. Dujardin.]

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 25 / 78 题