Le but que je me suis proposé n'est pas d'entreprendre, dans cet
ouvrage, la biographie complète de l'impératrice Marie-Louise, qui
n'offrirait, d'ailleurs, à mon point de vue, qu'un intérêt de peu
d'importance. J'ai seulement pensé qu'il serait agréable aux amateurs de
récits historiques de connaître certaines particularités originales de
la vie de cette princesse. J'en entreprendrai donc la relation depuis le
moment où elle a été séparée de Napoléon, en 1814, et où elle a quitté
la France, après la première abdication, jusqu'à l'époque de la seconde
abdication en 1815.
Il m'a fallu, pour atteindre ce résultat, emprunter aux récits, publiés
par des auteurs contemporains de Marie-Louise, certains jugements et
quelques anecdotes. On pourra me le reprocher peut-être, mais j'ai tenu
à documenter ainsi mon modeste livre, préférant en général m'appuyer
plutôt sur les dires des témoins ayant vécu du temps du Premier Empire,
que sur les appréciations fantaisistes de quelques écrivains plus ou
moins en vogue actuellement.
Mon grand-père avait suivi l'impératrice Marie-Louise à Vienne, et
résida presque sans interruption auprès d'elle jusque vers le milieu du
mois de mai 1815. C'est dans ses papiers, en grande partie inédits, que
j'ai puisé les éléments de ce volume.
L'empereur Napoléon Ier a souvent répété qu'il avait coutume d'accorder
trois sortes d'estime qu'il répartissait de la manière suivante: estime
de _caractère_; estime de _confiance_; iestime de _talent_[1]. Il a
certainement accordé les deux premières à son fidèle secrétaire, car il
lui en a donné des témoignages irrécusables.
[1] Ceci résulte d'une note manuscrite tirée des papiers laissés
par mon grand-père.
La veuve du général Durand, dans ses intéressants et si véridiques
Mémoires, nous dit, après avoir donné la description du cabinet de
l'Empereur: «Il (M. de Méneval) a prouvé par la suite qu'il méritait
l'estime distinguée dont l'Empereur l'honorait. Placé à Blois et à
Orléans dans une position difficile, témoin des intrigues qui
entouraient l'Impératrice, il osa--sans s'écarter du respect--faire
entendre la voix de la vérité; il ne recula jamais devant ce que
l'attachement et le devoir lui imposaient[2]...»
[2] _Napoléon et Marie-Louise_, mémoires de la générale Durand,
page 266.
Tel est le jugement porté par la dame du palais de l'impératrice
Marie-Louise sur mon grand-père. Le jugement de Mme Durand a été
ratifié à peu près par tous les contemporains de cet homme de bien, et
par la postérité. Sa véracité bien connue semble un sûr garant de
l'authenticité de tous les incidents qu'il rapporte. Il s'était attaché
à sa jeune souveraine avec un dévouement absolu. Le chagrin qu'il dut
ressentir à la voir se dérober à ses devoirs les plus élémentaires,
vis-à-vis de Napoléon, et même de leur fils, n'a donc pu manquer d'être
profond. Il l'a dit au reste dans ses Mémoires, et--comme on le verra
tout à l'heure--dans un grand nombre de ses lettres. Ses affirmations à
cet égard n'ont été d'ailleurs que l'expression plutôt affaiblie de la
peine qu'il en éprouvait. Fidèle en effet à son maître et à son
bienfaiteur, il l'a été jusqu'au tombeau. Ce dévouement et cette
fidélité, poussés jusqu'au désintéressement et à l'abnégation, sont--aux
yeux des historiens--ce qui constitue son honneur, et ce qui lui a
mérité l'estime et le respect de tous, amis ou adversaires de la grande
mémoire de Napoléon.
C'est sous son égide que je veux placer cet ouvrage, dû, en majeure
partie, je le répète, aux souvenirs laissés par lui de sa longue
résidence auprès de l'impératrice Marie-Louise. Les lecteurs y
trouveront, entre autres détails susceptibles de les intéresser, un
certain nombre de lettres inédites de Marie-Louise et de fréquents
extraits du _Journal_, également inédit, tenu par mon grand-père pendant
tout le temps de son séjour à Schönbrunn et à Vienne, enfin une partie
de sa correspondance intime avec ma grand'mère.
Après la Révolution de 1830, le roi Louis-Philippe s'empressa de faire
appel au concours des fonctionnaires de l'Empire, mis à l'écart par le
Gouvernement de la Restauration, et fit offrir à beaucoup d'entre eux
des situations en rapport avec leurs antécédents. Mon grand-père ne fut
pas oublié par le nouveau roi des Français, mais il ne crut pas devoir
accepter ces offres obligeantes, estimant qu'après avoir servi un aussi
grand homme que Napoléon, dans des conditions aussi intimes, il ne lui
était pas possible d'entrer au service d'un autre souverain.
Les nouveaux Mémoires de Fain viennent de faire, cette année, l'objet
d'une publication dont certains journaux ont eu mission de s'occuper.
J'ai voulu les parcourir à mon tour, et j'ai cru de mon devoir de
rétablir la vérité historique dont ces Mémoires m'ont paru s'écarter sur
plusieurs points. La préoccupation dominante que l'on est à même de
constater dans cet ouvrage, c'est naturellement celle de faire du
troisième secrétaire de Napoléon l'homme le plus remarquable du cabinet
impérial. Mon grand-père, forcément rejeté au second plan, y est
traité--ou à peu près--de quantité négligeable. Il y a dans ce livre an
sujet de ce dernier, un parti-pris évident de le diminuer de toutes
manières et presque de le ridiculiser. On l'y appelle «le petit
secrétaire». Ne va-t-on même pas jusqu'à inspecter sa garde-robe, et à
critiquer sa prétendue façon de se vêtir? Le but poursuivi par cet
éreintement tendancieux est transparent, mais il me répugnerait pour ma
part, d'employer des procédés analogues, et c'est affaire d'éducation.
La mémoire de mon grand-père se défend toute seule; elle n'a
heureusement nul besoin de rabaisser autrui pour mériter l'estime et la
considération auxquelles elle a le droit de prétendre. L'histoire n'est
pas un pamphlet et, Dieu merci, Las-Cases, Thiers, les mémoires des
personnages du Premier Empire, enfin les historiens dignes de ce nom
n'ont pas porté, sur le secrétaire du Portefeuille de Napoléon, des
appréciations d'une partialité aussi peu dissimulée que celles de M.
Frédéric Masson. Les jugements passionnés et souvent injustes de cet
écrivain ne sont d'ailleurs heureusement pas sans appel.
J'en reviens à l'ouvrage nouvellement publié de Fain, qui, au bout d'un
siècle environ, vient de paraître, et a ainsi eu le temps d'être revu,
soigné, corrigé et augmenté. Ce livre, je regrette d'avoir à le dire,
est un véritable monument d'ingratitude en ce qui concerne mon
grand-père. Car c'est à celui-ci, je dirai même à lui seul, que M. Fain
a dû le précieux avantage d'être introduit dans la maison de l'empereur
Napoléon (voir page 50 du tome II des _Mémoires du baron de Méneval_,
1894, chez Dentu) car le droit de s'appeler ainsi, bien qu'il ne s'en
soit jamais préoccupé, appartenait à l'auteur des _Souvenirs de Napoléon
et de Marie-Louise_[3].
[3] Des documents dont son fils aîné a dû faire usage au
Ministère de la Guerre en ont fait foi.
Un pareil service rendu n'est généralement pas de ceux qui s'oublient,
car il a permis au baron Fain de parvenir à la notoriété; et il faut,
pour le passer délibérément sous silence, un étrange parti-pris, une
indépendance de cœur absolue. C'est cependant ce qui s'est produit, car
les nouveaux _Mémoires de Fain_ ne disent pas un mot de ce que mon
grand-père raconte à cet égard en détail dans les siens, et cela en des
termes formels, ajoutant: _Quant à M. Fain, je n'ai jamais vu un homme
plus heureux; il m'embrassa en pleurant de joie et de reconnaissance_.
J'ai des raisons sérieuses de croire que--depuis la chute définitive de
l'Empire surtout--mon grand-père avait cessé de professer pour son
ancien collaborateur Fain, des sentiments aussi sympathiques qu'au
début. Pendant l'interrègne de l'île d'Elbe, on ne voit pas figurer Fain
au nombre des fidèles de l'Empereur, et dans les derniers temps du
séjour de Napoléon à la Malmaison, avant son départ pour Sainte-Hélène,
le nom de Fain n'est pas cité parmi ceux des courtisans du malheur. Dans
tous les cas jamais mon grand-père--dans ses écrits--n'a parlé de Fain
autrement que dans les termes les plus honorables; ne s'ouvrant qu'à ses
intimes de ce qu'il avait pu trouver de répréhensible dans l'attitude de
ce dernier, depuis l'effondrement de l'Empire. Ceci je l'ai entendu plus
d'une fois raconter par le colonel de Méneval mon père, et par l'abbé de
Méneval, mon oncle; or, leurs souvenirs, dépourvus néanmoins de toute
animosité, étaient des plus affirmatifs sur ce point.
Dans plusieurs passages du nouveau livre de Fain, je rencontre des
inexactitudes qui--peu importantes par elles-mêmes,--décèlent cependant
la persistance de dispositions peu bienveillantes. Dans un de ces
passages il est dit, à propos d'un bienfait de l'Empereur reçu par mon
grand-père: «Méneval qui n'avait que son état pour vivre...» Or, il
résulte de ce que j'ai toujours entendu dire, dans ma famille, que mon
grand-père avait une certaine fortune, indépendante de ses dotations. De
plus, dans une note manuscrite retrouvée dans ses papiers, il dit
qu'entré au service de Napoléon relativement riche, il en est sorti
appauvri. Au moment où il avait été appelé, à vingt-quatre ans, dans le
cabinet du Premier Consul, on se souviendra peut-être de la réflexion
qui lui échappait et qui se retrouve dans ses _Mémoires_: «Que me
voulait la fortune, à moi qui ne lui demandais rien!» C'était un modeste
et décidément la modestie n'est pas l'apanage de tout le monde...
Dans un autre passage des Mémoires de Fain (édition 1908) il est
dit que Méneval avait épousé la fille de M. Mathieu, ancien notaire;
autre inexactitude. Mon grand-père avait épousé, en 1807,
Aimée-Virginie-Joséphine, _Comte de Montvernot_, dont la mère s'était
remariée avec M. Mathieu, baron de Mauvières, ancien notaire
effectivement. Il y aurait d'autres inexactitudes à relever dans
l'ouvrage précité. Fain ne laisse-t-il pas entendre, par exemple, que,
sans lui Fain, mon grand-père n'aurait été ni décoré, ni nommé maître
des requêtes! C'est en vérité renverser gratuitement leurs rôles
réciproques, et personne ne prendra, je suppose, au sérieux une aussi
invraisemblable assertion. En effet, parmi les secrétaires de son
cabinet, quel était le véritable homme de confiance de l'empereur
Napoléon, si ce n'est mon grand-père? Qui l'accompagnait partout dans
ses déplacements importants? Était-ce Fain qu'il avait désigné pour le
suivre à Tilsitt, à Erfurth, à Bayonne, etc.? Fain a succédé à Méneval,
après la campagne de Russie, d'où ce dernier était revenu dans un état
de santé lamentable, mais je ne crois pas que Fain l'ait jamais remplacé
en tant que dépositaire de la confiance _absolue_ de Napoléon.
En résumé, mon grand-père aimait véritablement l'Empereur et, jusqu'à
son dernier soupir, est resté fidèlement attaché à cette auguste
mémoire. Napoléon le savait; aussi s'est-il souvenu de lui, dans son
testament à Sainte-Hélène, pour lui léguer cent mille francs[4].
[4] Mon père m'a souvent répété que notre famille n'avait jamais
rien touché sur ce legs, bien qu'on ait prétendu le contraire
dans certains livres où l'on a parlé de ce testament.
Fain, quels que soient les éloges qu'il plaît à son panégyriste de
décerner à sa fidélité, n'a pas reçu de son ancien maître un pareil
témoignage d'estime et d'attachement. C'est que le dévoûment de Fain
pour Napoléon, moins désintéressé que celui de mon grand-père,
s'adressait au souverain tout-puissant, beaucoup plus qu'à l'homme
lui-même.
Après ces explications, qui m'ont semblé nécessaires, il est grand temps
de revenir à Marie-Louise.
Versailles, le 15 novembre 1908.