CHAPITRE XIV.

La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne qui

plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de l'Angleterre,

elle le choisit.—Conspirations.—Pierre Carew.—De Wyatt.—Le duc

de Suffolk.—Noces de la reine et de Philippe.—Gardiner.—Victimes

de Marie.—La plus illustre, Jane Grey.—Visite de Feckenham

à la Tour.—Il ne peut convertir Jane au catholicisme.—Loin

de l'insulter, il la respecte et la loue.—Jane dans la loge

de maître Partridge.—Ses sentiments, ses lectures.—Sa foi

en Dieu et en l'immortalité de l'âme.—Lettres de Jane Grey

à son père, à Harding, à sa sœur Catherine.—Nuit du 11 au

12 février 1554.—Mistress Tylney.—Holbein.—Légende sur la

Tour.—12 février.—Jane s'habille avec soin.—Elle refuse de

voir Guildford.—Elle craint de l'amollir et de s'amollir

elle-même.—Guildford l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite

au supplice.—Elle rencontre la charrette qui ramène les restes

sanglants de Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en

Dieu.—Sir John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du

billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la duchesse de

Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine Marie odieuse sur

son trône.—Jane Grey admirable sur son échafaud.

Marie Tudor cependant songeait à épouser quelqu'un, elle ignorait qui.

Elle souhaitait des héritiers. Jamais elle ne s'était satisfaite. Elle

avait eu des goûts qu'elle avait domptés. Son tempérament, maté par

l'ascétisme, se réveillait par la toute puissance. Sa longue virginité

lui pesait. Sa passion sans cesse comprimée éclatait en elle. Tout lui

étant facile maintenant, elle brûlait d'autant plus, cette passion,

qu'elle était la première et la dernière.

La reine déployait un luxe de parure inconnu sous Édouard VI. La

profusion romaine s'étalait partout à la cour et narguait la modestie

protestante.

On proposait à Marie le cardinal Polus: elle le trouvait trop vieux;

Courtenay, comte de Devonshire, celui qu'elle avait arraché des

cachots: il était trop libertin. Elle l'aima d'abord, ne fut pas payée

de retour et y renonça.

«Cette reine, dit l'ambassadeur de France, M. de Noailles, est en

mauvaise oppinion de luy pour avoir entendu qu'il faict beaucoup de

jeunesses et même d'aller souvent avecques les filles publiques.»

Un troisième prétendant plus sérieux était le prince d'Espagne.

«Nous ne voudrions (papiers Granvelle) choisir autre parti en ce monde,

écrit Charles-Quint à Simon Renard, que de nous allier nous-même avec

elle, mais, au lieu de nous, nous ne lui saurions mettre en avant

personnage qui nous fut plus cher que notre propre fils.»

Rien de plus impopulaire que ce projet de noces. L'orgueil anglais se

roidit contre l'orgueil espagnol. Gardiner lui-même, le chancelier, ne

voulait point de Philippe. La reine, elle, en voulait. Il avait douze

ans de moins qu'elle. Il était castillan et papiste, du pays et de la

religion de Catherine d'Aragon. Il devait avoir toutes les flammes qui

dévoraient Marie Tudor sous les voiles de son orthodoxie.

Dans sa colère contre l'opposition de l'Angleterre, elle manda Simon

Renard, l'ambassadeur de Charles-Quint. Elle le reçut au fond de son

oratoire. Elle s'agenouilla sur l'une des marches de l'autel, et, après

avoir récité devant le saint des saints l'hymne: _Veni, Creator_,

elle engagea sa foi comme épouse, à Philippe, prince d'Espagne.

L'ambassadeur fut son témoin.

Le seul pressentiment de cette union incendia l'Angleterre.

Sir Pierre Carew s'efforça de soulever le Devonshire au nom de

Courtenay qui n'eut pas l'audace de son désir et qui recula devant le

champ de bataille.

Le duc de Suffolk, s'il n'eut pas le génie d'une seconde révolte, en

eut du moins le courage. Il partit avec ses deux frères, les lords

John et Thomas Grey, pour ses terres du comté de Warwick. Là, il poussa

son cri de guerre. Vaincu dans une escarmouche près de Coventry, il

congédia ses amis et fut livré par Underwood, un tenancier qui désigna

la retraite du duc dans un labyrinthe du parc d'Astley. Suffolk fut

ramené à la Tour par le lord Huntingdon comme sir Pierre Carew fut mis

en fuite par Bedford.

Carew aspirait à faire de Courtenay l'époux de la reine, et le duc

de Suffolk à préserver la réforme de l'oppression catholique. Wyatt,

lui, qui avait été ambassadeur en Espagne, se proposait de défendre

l'Angleterre contre la domination mesquinement et superstitieusement

terrible de cette Afrique européenne. Ainsi que dans Pierre Carew il y

eut une prédilection franche pour Courtenay, il y avait probablement

dans le duc de Suffolk une arrière-pensée pour Jane Grey, et soit dans

Wyatt, soit dans beaucoup de ses adhérents, un penchant secret vers

Élisabeth.

Thomas Wyatt était le fils du poëte. Il était plein d'honneur et de

patriotisme. Il était catholique sans curiosité et sans colère pour

ou contre aucune secte. Il n'avait d'enthousiasme que pour la vieille

Angleterre. Son rêve était non de la chanter comme son père, mais de la

protéger, de l'illustrer par des strophes qui seraient des actions.

M. de Noailles qui parle avec mépris de Courtenay, dit de Wyatt:

«Un gentilhomme le plus vaillant et assuré que j'aie oncques vu.»

Wyatt en effet insurgea le comté de Kent, en haine du prince d'Espagne.

Il envahit Londres le 7 février 1554. La reine, il faut lui rendre

cette justice, refusa courageusement de s'enfermer dans la Tour. Elle

demeura au palais de Saint-James, malgré les supplications de ses

ministres. Elle diminua par sa résolution les alarmes. Wyatt pénétra

jusqu'à Hyde-Park. Il avança toujours. Lord Pembroke et l'amiral

Clinton le coupèrent par une manœuvre habile et l'isolèrent du gros

de sa troupe. Lui, l'épée à la main, et avec une poignée de braves

traversa Piccadilly et arriva jusqu'à Ludgate où lord William Howard

lui barra le chemin. Wyatt criait aux bourgeois:

«Mes camarades, à moi, à moi tous ceux qui ont une âme anglaise et qui

ne veulent pas pour maître un prince espagnol.»

Il rétrograda sur Temple-Bar combattant les soldats de la reine

et adjurant la foule. A bout d'efforts, n'ayant plus que quarante

compagnons et ne pouvant électriser Londres qui cependant était pour

lui, environné d'ailleurs d'une armée, il se rendit à sir Maurice

Berkeley, afin d'éviter un carnage inutile. En cette extrémité, il

souhaita d'épargner le sang des autres, non pas le sien qui appartenait

à Marie Tudor.

Il fut maltraité par ses vainqueurs. A la grille de la Tour, sir

Philippe Denny l'aborda du dedans.

«Viens, traître, lui dit-il, jamais il n'y en eut un semblable à toi.

—Tu mens, répondit Wyatt, il n'y a qu'un traître devant cette grille et

ce traître, c'est toi-même. Va, un homme de cœur ne m'eût pas insulté

ici.»

Plus loin, au moment où il allait franchir le seuil de son cachot, sir

Thomas Bridges, lieutenant de la Tour, l'apostropha brutalement:

«Comment, infâme, lui cria-t-il, ton bras ne s'est-il pas séché avant

de déployer un étendard rebelle contre ta souveraine?

—Tu n'es qu'un malfaiteur, répliqua Wyatt, et les lois vengeront tôt ou

tard tes insolences envers un gentilhomme désarmé.»

Nous avons de Wyatt un portrait héroïque. Ses cheveux roux flottent

épars, ses tempes battent, ses yeux sont déterminés. Il a le nez fin

et aquilin, la bouche frémissante, l'attitude de la malédiction et le

geste du dédain sur ce peuple sourd à la cause du peuple.

Wyatt abhorrait le fils de Charles-Quint, autant que le duc de

Suffolk, le pape. Leur animosité était égale, quoiqu'elle ne fût pas

la même. Si la conjuration eût été victorieuse, c'est Élisabeth, ce

n'est pas Jane Grey qui en eût recueilli les fruits. De tous les

conspirateurs, il n'y avait peut-être que le duc de Suffolk qui eût des

desseins sur Jane; et encore il était sous l'influence presque absolue

de lord Thomas Grey, son frère, qui pensait comme Wyatt et presque

comme tous les autres à Élisabeth.

L'immobilité de Londres, le 7 février, perdit les conjurés; elle

aplanit les voies à Philippe, prince d'Espagne, et au catholicisme.

Marie Tudor se dévoila et son caractère éclata. Régner pour elle,

ce fut persécuter. Elle avait les rancunes d'un tyran, et la haine

d'un fanatique. Cette femme était une calamité permanente. Tuer les

hérétiques était une double volupté de goût et de conscience dans

laquelle elle se plongeait sans remords. Sa médiocrité d'esprit

légitimait et rajeunissait son implacabilité de cœur.

A trente-huit ans, elle épousa Philippe d'Espagne qui en avait

vingt-six. Ce fut Gardiner qui les bénit à Winchester, le 27 juillet

1554. Ils eurent bientôt renoué l'Angleterre à Rome (29 novembre).

Le nord et le midi s'unirent dans ce couple barbare pour des cruautés

inouïes. Le bourreau fut en honneur, la hache fut sainte. Le sang

était une libation royale. Indépendamment des exécutions en masse

qui suivirent la conjuration de Wyatt et qui empestèrent les rues de

Londres, une commission ecclésiastique créée par Marie et qui eût été

digne du nom de l'inquisition, fit brûler ou décapiter successivement

trois cents dissidents environ, parmi lesquels il y eut des enfants,

des femmes et des vieillards.

La plus illustre victime de ce règne exécrable fut Jane Grey.

Condamnée après la conspiration de Northumberland, elle était

restée comme un otage entre les mains de Marie Tudor. Étrangère à

la conspiration où son père le duc de Suffolk fut malheureusement

mêlé avec Carew et Wyatt, Jane était sous le bouclier de l'équité.

Puisqu'elle n'avait pas eu le moindre soupçon du complot nouveau,

l'équité voulait qu'elle vécût. Et non-seulement l'équité, mais la

parenté, mais la pitié, mais la vertu, mais le charme de cette jeune

et grande âme; tout parlait pour elle, tout, excepté la raison d'État

invoquée par Charles-Quint et par Simon Renard. Ce n'est pas la nature,

ce n'est pas la justice, ce n'est pas la bonté, c'est la raison d'État

qui sera écoutée par Marie. Que lui importera un coup de hache de plus,

pourvu que sa sécurité soit complète et que son plaisir sanguinaire,

ce plaisir qu'elle rapportera monstrueusement à Dieu, soit savouré!

Marie Tudor ne fit pas languir Jane Grey cette seconde fois. C'est

le 7 février que Wyatt s'était battu dans Londres. Ce fut le 8, que

Feckenham, confesseur de la reine, fut mandé au palais de Saint-James

et qu'après une conférence avec sa pénitente il se dirigea vers la Tour.

Jane Grey était là, non plus comme une princesse parmi les somptueux

lambris des couronnements, mais comme une simple femme sur les dalles

humides et entre les murs nus de maître Partridge. Elle ignorait tout

du dehors. Après ses neuf jours de règne, elle avait vécu sept mois

dans ce bouge en captive et en solitaire. Descendue de la galerie des

reines au fond de la masure lézardée d'un pauvre gardien, elle avait eu

le temps de repasser son court pèlerinage.

Assise sur une chaise de paille, près de sa table de prisonnière où

s'étageaient quelques livres et où s'épanouissaient dans une cruche

d'eau quelques bruyères des jardins de la Tour cueillies par le petit

garçon de maître Partridge, Jane lisait, écrivait ou méditait le plus

souvent. Elle rêvait aussi. Elle se rappelait sans doute les délices

du château de Bradgate, ses habitudes studieuses avec Aylmer, ses

jeux avec ses sœurs Catherine et Marie; elle se rappelait les hautes

futaies, les parterres embaumés, les pâles étangs du parc, l'allée

peut-être où elle se rencontra avec Guildford et où ils balbutièrent

leur premier aveu. Jane se ressouvenait des lierres qui verdissaient

les façades, des mousses qui couvraient les roches, des lichens qui

argentaient les arbres, et des chants d'oiseaux qui montaient sans

cesse dans l'air pur, de tous les nids et de toutes les branches des

bois.

On peut induire des habitudes rustiques de Jane et de certaines paroles

qui lui échappèrent, qu'elle songeait à tout cela.

Elle avait goûté la science, puis l'amour. De l'amour elle avait été

emportée dans les orages du pouvoir, des déchirements domestiques

et des luttes civiles. Elle avait bu la coupe jusqu'à la dernière

amertume. Il lui en était resté une soif du ciel.

Son mal le plus aigu lui était venu de Guildford. Elle lui pardonna,

mais elle souffrit d'avoir senti le nectar changé en lie par lui. Elle

se tourna d'un élan plus austère vers les choses éternelles. Le toit

de maître Partridge lui fut meilleur qu'un palais. Elle se retrempa

sous ces voûtes lugubres dans la contemplation de Dieu. Elle y relut

soit à la lumière terne des lucarnes, soit à la clarté plus vive d'une

lampe, les homélies de Cranmer, les lettres maternelles de Catherine

Parr, un catéchisme d'Aylmer, l'évangile de saint Jean, et plusieurs

traités de Bullinger, spécialement: l'_Examen pour les accusés devant

les inquisiteurs_; l'_Instruction sur les sacrements_; l'_Abrégé de la

doctrine chrétienne_; et le volume intitulé: _De summo gaudio et de

summo luctu extremæ diei_. Jane relut encore Platon. Elle ajoutait de

la grâce aux réformateurs. Elle communiquait de l'ardeur au philosophe

grec et achevait, pour ainsi parler, le Phédon en le passionnant.

Si le nom de Jane Grey signifie un sentiment, c'est l'amour: s'il

signifie une idée, c'est l'immortalité, c'est-à-dire l'amour prolongé

dans l'infini. Jane appartenait à ce groupe de l'humanité dont la

grande originalité est l'âme. Or l'âme, étant esprit et cœur, est douée

de cette faculté double de comprendre et d'aimer simultanément un Dieu

vivant qui la saisisse, par l'intuition d'une perfection substantielle,

de la vérité et de l'amour, ce qui est tout l'homme, ce qui est tout

Dieu.

Ayons seulement, comme Jane Grey, une âme pour comprendre non moins

que pour aimer, et tout ira de soi. Nos rapports étant établis avec la

substance, l'essaim des idées jaillira de ce contact. La grande cause,

Dieu, sera en nous notre centre et notre fond. Par elle, nous aurons

trouvé l'immortalité. Car la vérité et l'amour étant nos deux lois et

ce monde ne les contenant pas entièrement, comment y adhérerions-nous,

si ce n'est dans un monde meilleur où la supériorité, qui est aux

bourreaux ici-bas, sera aux victimes?

Cette souveraine _essence_ dont parle Socrate et dont nous nous

approchions par la vie, nous nous en approcherons d'autant plus par la

mort et nous en jouirons d'autant plus par l'immortalité. Il y a de la

substance dans toute pensée, dans toute parole, dans toute minute, dans

toute seconde de nous sur cette terre, il y en aura davantage après

le trépas. Pourquoi donc serions-nous tristes avant le billot? Nous

remontons à notre cause, à notre Dieu; nous allons du gui au chêne, de

nous à celui qui est et en qui nous sommes.

Voilà ce que Socrate en philosophe, et Bullinger et les réformateurs

en théologiens, insinuaient à l'oreille de Jane Grey. Elle écoutait

sans se lasser jamais. Platonicienne et chrétienne, l'immortalité

était son idéal. Qu'on la juge à cette mesure; qu'on l'admire pour sa

beauté, pour son génie, pour son courage, qu'on l'admire pour sa foi en

l'immortalité.

Cette foi est la marque des plus grandes âmes. Dieu a mêlé quelques

ténèbres à l'immortalité, afin que l'homme ne cédât pas au suicide et

ne fût pas tenté, trop tôt, de s'élancer dans le monde futur. Mais

combien le rayon intérieur dissipe ces ténèbres quand on regarde à sa

splendeur!

L'immortalité est l'instinct de tous les peuples, de tous les siècles,

de tous les hommes. Elle est la récompense de la vie, du devoir,

du sacrifice, du martyre. Elle est le sens de l'amour, son désir

inextinguible. Elle nous élève vers tous ceux que nous avons perdus et

qu'elle nous rendra. Elle nous améliore, nous moralise. Elle est le but

immatériel vers lequel il est doux et noble de graviter avec confiance.

En croyant à l'immortalité, je ne m'égare pas, je suis ma route;

je marche, je vole à ma patrie divine où m'attendent mes ancêtres,

mes amis et le Dieu de tous les espaces comme de tous les temps.

L'immortalité est l'étoile de notre nuit, le phare de notre tempête, le

port de notre traversée.

Jane Grey était toute à cette contemplation, lorsque Feckenham, dépêché

de Saint-James, aborda la prisonnière dans la loge de maître Partridge.

Il paraissait affligé et Jane eut un pressentiment de mort. Feckenham

apprit à la princesse la conspiration de Wyatt, la défaite des

conjurés, la complicité du duc de Suffolk qui allait être réintégré

à la Tour, le surlendemain 10 février. Le confesseur de Marie Tudor

ajouta qu'il n'y avait pas une minute à négliger. Il annonça enfin que

l'exécution de la sentence prononcée, le 3 novembre 1553, contre lady

Jane et lord Guildford était résolue et que tout serait accompli dans

vingt-quatre heures.

«Ah! répondit Jane, je ne connaissais pas cette seconde conspiration;

je ne connaissais pas non plus la première, mais, en m'y associant par

dévouement, j'ai été coupable. Je mérite d'être frappée.»

Touché d'une si grande infortune si généreusement supportée, Feckenham

exhorta la princesse à se faire catholique.

«C'est le salut, dit-il, et c'est la vie que je vous offre: car si vous

vous convertissez, la reine vous restituera liberté, rang et biens.»

Jane était calviniste à la manière d'Édouard VI. Elle répliqua sans

emphase et sans hésitation, en personne prête à tout, qu'elle craignait

moins la hache que l'apostasie. Feckenham approfondit la question

capitale entre eux: la présence réelle dans l'Eucharistie. Comme

il lui répétait le texte évangélique, elle ne l'éluda point, donna

son explication et ne fut pas entamée. Alors Feckenham la quitta,

retourna à Saint-James, obtint un sursis de trois jours et regagna la

forteresse. Il avertit Jane de ce qu'il avait fait.

«Je suis reconnaissante de votre intention, lui dit-elle, mais je

n'en suis pas heureuse. J'en suis plutôt contrariée. Le poids du sort

m'accable et j'ai hâte d'aller à mon Dieu.»

D'autres docteurs catholiques furent adjoints par Marie Tudor à

Feckenham. Ils échouèrent tous.

L'un d'eux essayant d'effrayer Jane par la proximité du sépulcre:

«J'ai toujours vu, reprit-elle, le billot derrière la couronne.»

A ceux qui se contentèrent de raisonner, elle répondit avec

bienveillance. Son intelligence était vaste, son instruction solide,

son éloquence entraînante. Elle trouva même une logique plus pressante,

une langue plus persuasive qu'à l'ordinaire. Elle souhaita pourtant de

ne plus discuter.

«J'ai consacré ma jeunesse à former ma conviction, dit-elle d'un grand

cœur; ce n'est pas le moment d'argumenter, c'est le moment de prier.»

Feckenham se retira respectueusement avec ses collègues. Le confesseur

de Marie, je le constate ici à sa gloire, ne craignit pas de louer

Jane; il parla d'elle en chevalier sous sa robe de prêtre, plutôt

que de taire en courtisan la politesse, la fermeté et les talents de

l'illustre captive.

Seule dans sa lugubre cellule, Jane se retrancha en Dieu.

Elle n'adressa aucun message à sa mère qui ne s'en serait pas souciée.

La duchesse de Suffolk était vaine comme la vanité. D'une beauté rare,

elle n'était occupée qu'à se parer et qu'à se regarder dans un de ces

petits miroirs de Venise alors à la mode parmi les princesses, à cause

de leur agrément et de leur attrayante nouveauté. Quand la duchesse

n'est pas peinte avec son miroir, elle est peinte, une cravache à la

main, fière et hautaine dans tous ses cadres. C'est la grande dame

orgueilleuse du seizième siècle.

Jane, au lieu de lui écrire, écrivit à son père. Elle savait la

faiblesse du duc, elle redoutait de sa part une abjuration, et, tout en

le consolant, elle s'efforçait de le prémunir.

Après la conspiration de Northumberland, elle lui avait écrit:

«Mon père, quoiqu'il ait plu à Dieu de se servir de vous pour

abréger ma vie, lorsqu'il vous appartenait de la prolonger, je

vous assure que je me soumets avec résignation.... Ainsi, mon bon

père, je suis disposée à mourir. Cette mort peut vous paraître

terrible, mais pour moi je considère comme très-avantageux de

sortir de cette vallée de misère pour aspirer au trône céleste

avec Jésus-Christ, mon Sauveur. Que le Seigneur continue à vous

maintenir dans la foi inébranlable qu'il vous a accordée jusqu'à

présent (s'il est permis à une fille d'écrire ainsi à son père),

de manière qu'à la fin nous puissions nous rencontrer dans le ciel.

«Je suis, jusqu'à la mort, votre fille obéissante,

«Jane DUDLEY.»

Après la conjuration de Wyatt, elle écrivit encore à son père, dont la

seconde rébellion la poussait, elle et Guildford, à l'échafaud:

«Mon Père,

«Que le Seigneur fortifie votre grâce, puisque toutes ses

créatures ne peuvent être fortifiées que par sa parole; et,

quoiqu'il plaise à Dieu de vous enlever deux de vos enfants

(elle et Guildford), je vous supplie très-humblement de croire

qu'en échappant à cette vie périssable, ils ont conquis une vie

immortelle. Pour moi, mon bon père, je prierai pour vous dans

l'autre monde comme je vous ai honoré dans celui-ci.

«De votre grâce, l'humble fille,

«Jane DUDLEY.»

Elle écrivit aussi au chapelain de son père, Harding, qui avait fait

profession de catholicisme. Elle lui reprochait le mauvais exemple

qu'il avait donné, et, par un blâme énergique, elle essayait de

provoquer en lui le remords.

La veille de son exécution, le 11 février, Jane fut fort agitée. Son

père avait été ramené à la Tour le 10. Il était près d'elle et elle le

sentait malheureux sans qu'il lui fût possible de l'encourager et de

baiser ses cheveux blancs.

Elle avait mal dormi dans la nuit du 10 au 11. Des rafales sinistres

avaient sifflé de la Tamise et gémi par tous les corridors de la Tour.

Une des femmes de Jane, mistress Tylney, lui ayant dit:

«Avez-vous entendu cette nuit le vent dans le donjon, madame?

—Oui, avait-elle répondu mélancoliquement. Il me plaisait mieux

autrefois dans la cime des pins de Charnwood.»

Elle se rasséréna pourtant peu à peu dans les effusions religieuses où

elle était intarissable.

Sur le soir, elle parcourut un Nouveau Testament grec au bout duquel il

y avait quelques pages blanches. Ces pages l'invitaient. Elle y traça

des lignes attendries. De ses deux sœurs lady Catherine et lady Marie,

c'était lady Catherine qu'elle avait toujours eue en une amitié plus

intime, et c'est à elle qu'elle transmit ce souvenir si plein de ses

sollicitudes.

«Le livre que je vous envoie, ma chère Catherine, sans être relié

avec des ornements d'or ou avec des broderies d'un travail exquis,

n'en est pas moins, par ce qu'il contient, plus précieux que

les mines les plus riches de la terre; c'est, ma meilleure amie,

le livre de la loi du Seigneur, son testament et la dernière

volonté qu'il a léguée aux misérables pécheurs pour les conduire

dans la voie du salut. Si vous le lisez avec attention et si

vous suivez les excellents conseils qu'il donne, il vous mènera

indubitablement au bonheur éternel; il vous apprendra comment il

faut vivre et mourir; il vous apportera dès à présent une félicité

plus grande que celle que vous eussiez obtenue par les biens de

notre malheureux père....

«Désirez avec David, ma bonne sœur, de comprendre la loi du

Seigneur notre Dieu. Ne comptez pas sur votre jeunesse pour vivre

de longues années: car lorsque Dieu nous appelle, les heures, les

temps et les saisons sont semblables. Bienheureux alors ceux dont

les lampes sont allumées; le Seigneur est aussi bien glorifié par

la jeunesse que par la vieillesse!

«Permettez-moi de vous parler encore, ma chère sœur, pour

vous apprendre à mourir; renoncez au monde, bravez le démon,

méprisez la chair, réjouissez-vous seulement avec le Seigneur,

repentez-vous de vos péchés sans jamais désespérer; ayez confiance

en votre foi sans être énorgueillie, et souhaitez, à l'exemple de

saint Paul, d'être avec Jésus-Christ, près duquel on jouit d'une

vie nouvelle.

«Ressemblez au serviteur fidèle qui veille au milieu de la nuit;

veillez, de peur que la mort ne vous surprenne endormie....

Réjouissez-vous en Jésus-Christ, et puisque vous avez le nom d'une

chrétienne, attachez-vous à ses pas; imitez votre maître, portez

votre croix pour y déposer vos péchés et pressez-la toujours

contre vous.

«Maintenant, pour ce qui regarde ma mort, ne vous en affligez

pas plus que moi, ma très-chère sœur: car je serai délivrée de

ce corps corruptible pour revêtir l'incorruptibilité; je suis

assurée qu'en échange d'une vie mortelle, j'en obtiendrai une qui

sera immortelle et pleine de joie, faveur que je prie Dieu de

vous accorder, selon sa bonté infinie, ainsi que celle de vivre

dans la crainte du Seigneur et de mourir dans la véritable foi

chrétienne. Au nom de notre Dieu, je vous exhorte à ne jamais vous

en séparer ni par l'espérance de la vie, ni par la terreur de la

mort; car si vous reniez sa parole.... Dieu aussi vous reniera, et

par punition, abrégera la vie que vous auriez voulu prolonger au

prix de votre âme; mais si, au contraire, vous vous dévouez à lui,

il vous accordera de longs jours et vous associera à sa propre

gloire. Que Dieu présentement me conduise à cette gloire, et vous

ensuite, quand il lui plaira! Adieu pour la dernière fois, ma sœur

bien-aimée, placez toute votre confiance en Dieu seul, puisque lui

seul peut vous secourir.

«Votre tendre sœur,

«Jane DUDLEY.»

Tout émue par cette lettre, Jane continua de monter sur les ailes de

l'âme jusqu'aux sommets de Dieu. Elle se réfugia dans les mystères de

ce grand Dieu, s'y plongea et s'y replongea, emportant avec elle dans

l'infini tout fardeau mortel. Elle composa une prière admirable, où

elle répandit les trésors de son cœur. Sa dernière nuit, la nuit du 11

au 12 février, était écoulée à demi lorsqu'elle posa la plume. Avertie

par mistress Tylney, elle se déshabilla et se coucha pour réparer ses

forces et pour soutenir les fatigues du lendemain.

Je connais d'Holbein, le peintre incomparable de Jane Grey et de

presque tous mes personnages, l'esquisse d'une jeune femme étendue dans

l'ombre d'une alcôve. Les traits ne sont qu'indiqués. Le corps souple

repose dans une courbure indescriptible. Il est enveloppé d'un chaste

manteau et d'une large robe dont les plis sont pudiquement ramenés sur

les pieds immobiles.

Pourquoi ce dessin, à peine formé, me rappelle-t-il Jane Grey et sa

nuit suprême? Je ne sais, mais il me les rappelle.

Cette rapide esquisse est pour moi une évocation d'un saisissement

inexprimable. Jane, au milieu de son rêve de captive, s'y enchante des

délices d'un monde meilleur, et son imagination religieuse lui découvre

du fond de son cachot le ciel ouvert.

Dans cette nuit où nous sommes, dans cette nuit du 11 au 12 février

1554, qui fut la dernière de Jane Grey, la Tour de Londres, si l'on en

croit la légende, chancela sur ses bases; les pavés et les pelouses du

monument lugubre furent souillés d'une rosée rouge; une hache d'acier

poli se dessina funèbrement dans les airs, au-dessus de la loge de

maître Partridge, où Jane Grey était détenue. C'est ainsi que la

sensibilité populaire traduisait en images l'arrêt imposé par Marie

Tudor.

Cependant Jane se réveilla toute magnanime: rien n'inspire comme

la conscience. L'héroïque princesse eut raison de ne pas céder par

peur aux théologiens de Marie; si elle eût fléchi, la reine, après

l'avoir flétrie, ne l'aurait pas moins tuée. Il faut lire dans les

papiers Granvelle (tome IV) la lettre de Simon Renard à Charles-Quint.

L'ambassadeur approuve l'intention inébranlable de Marie et l'y

confirmerait si la reine était indécise, mais elle ne l'est pas.

Voici ce petit fragment de correspondance, qu'on n'accusera pas

d'ambiguïté. Le diplomate est d'une netteté terrible.

Londres, 8 février 1554.

«Sur le commandement de la reine Marie, l'on tranche mardi la

teste à Jane de Suffolk.

«Plusieurs prisonniers ont écrit à la reine pour miséricorde: mais

elle est déterminée de pousser ses affaires par justice et de

incontinent leur faire couper le cou.»

Voilà Marie Tudor, illuminée d'un de ces éclairs de l'histoire qui

dissipe les erreurs autour d'un personnage, à la manière du jour

lorsqu'il dissipe les ténèbres! Oui, voilà Marie Tudor, l'élève de

Rome et de l'Espagne, la femme que l'on cherche encore à réhabiliter

par un de ces paradoxes déplorables qui ne blessent pas moins l'équité

que la vérité. Je n'appuierai pas. Je ferai remarquer seulement que si

Feckenham, en offrant à Jane Grey la vie pour la conversion, pouvait

être de bonne foi, Marie certes tendait un piége.

Jane n'y tomba pas: l'apostasie l'épouvantait plus que la mort. Par le

courage de sa conviction, elle ne sauva pas moins son honneur devant

les hommes que sa droiture devant Dieu.

C'était le 12 février 1554. Jane, de son lit, parla d'une voix amicale

à ses deux compagnes, s'informa de leur santé, et leur désigna la robe,

le bonnet, le collier, le fichu, le mouchoir, les gants et le livre

convenables à la funèbre solennité. Ces détails de toilette furent

préparés sous sa direction. Elle s'habilla ensuite. Sa physionomie,

toute recueillie dans un mystère, n'avait que plus de charme; des

lueurs d'âme en sortaient par intervalles comme d'une belle nuée.

Quoique attentive à tout et affectueuse pour ses femmes, pour mistress

Tylney particulièrement, on devinait qu'elle flottait dans un dialogue

intérieur, et que sa conversation était déjà dans le ciel.

Son père, le duc de Suffolk, avait été ramené à la Tour. Son mari

allait être décapité avec elle. La reine avait d'abord décidé que

lady Jane et lord Guildford seraient exécutés ensemble devant la

foule. Mais les ministres ayant insisté dans le conseil sur le péril

d'une exécution simultanée qui serait peut-être assez pathétique pour

communiquer à la multitude une pitié séditieuse, il fut résolu que

Guildford seul serait frappé en public.

Quelques heures avant le supplice, il eut l'autorisation de demander

à Jane une dernière entrevue. La pauvre princesse fut profondément

bouleversée. Elle hésita, mais elle répondit bientôt que Guildford et

elle s'aimaient trop pour s'exposer à un tel danger d'attendrissement.

«Lui surtout, dit-elle au messager, aura besoin de tout son courage

devant les spectateurs plus nombreux que les miens, et je ne veux

pas l'amollir. La plus grande preuve de mon amour, je la lui donne

aujourd'hui, qu'il le sache bien.»

Lord Guildford comprit le stoïcisme de sa femme. Il s'y associa.

«Sans cette prudence, dit-il, j'aurais pu être faible; maintenant je

suis assuré de mourir comme il sied à un Dudley.» Il tint parole.

Lorsque Guildford, conduit par Thomas Offleie, l'un des shérifs de

la Cité, passa sous le pavillon de maître Partridge, la malheureuse

Jane tressaillit au bruit des soldats, mais se ranimant dans une

élévation religieuse, elle courut à sa fenêtre et, de là, contemplant

le lamentable cortége de deuil, elle échangea un regard avec l'amant

de son cœur. Lord Guildford fut fortifié par ce regard. Il ne chancela

point dans sa marche avec Offleie jusqu'à l'Esplanade. Avant de la

gravir, il avait reconnu quelques-uns de ses amis, entre autres sir

Anthony Browne et sir John Throckmorton. Il leur serra la main à tous

et parvint bravement à l'échafaud. La dignité de son attitude et sa

présence d'esprit témoignèrent de son abnégation. Il salua le peuple,

et, réclamant les prières de chacun, il subit sa peine en gentilhomme,

sans forfanterie comme sans défaillance.

Guildford Dudley décapité, les shérifs se rendirent auprès de sir John

Gage, chevalier de la Jarretière et constable de la Tour. Il y avait

une alliance entre lord Guildford et lui, ce qui empêcha peut-être

Gage de mener Jane Grey à la place de l'exécution. C'était assez pour

lui d'annoncer à la princesse que c'était le moment fatal et que les

shérifs attendaient. Jane observa l'affliction empreinte sur les traits

de sir John, qui n'avait cessé de lui prodiguer les plus affectueux

égards. Elle lui fit un signe de tête bienveillant, comme à un loyal

officier qu'elle dégageait de la responsabilité d'une telle mission et

qui au contraire en était navré. Gage s'inclina et, dans sa gratitude,

il sollicita de Jane un souvenir. La princesse prit ses tablettes, en

déchira une page et y grava ces mots:

«La justice des hommes va s'exercer sur mon corps; mais la miséricorde

de Dieu se déploiera sur mon âme.»

Elle remit le feuillet à sir John Gage et lui dit qu'elle était prête.

Ce fut sir John Bridges, le lieutenant de la Tour, qui devait être le

guide de la princesse dans le fatal trajet. Ce farouche geôlier avait

accablé Wyatt d'objurgations; il fut tout autre pour la princesse.

L'intrépide douceur de la prisonnière dompta en lui la rudesse du

soldat. «Elle est plus brave qu'un capitaine,» s'écriait-il. Il

conserva toujours pieusement un recueil de prières où la princesse

avait tracé pour lui ces lignes:

«Puisque vous avez désiré qu'une malheureuse femme écrivît dans

un recueil si remarquable, bon lieutenant, je vous demande, comme

amie et comme chrétienne, de ne pas vous fier à votre propre

jugement, mais d'avoir recours à Dieu.... Vivez pour mourir,

afin que, par la mort, vous puissiez acquérir la vie éternelle;

souvenez-vous de Mathusalem, qui, selon l'Écriture, était l'homme

le plus âgé qui eût existé, et qui finit cependant par mourir;

car, d'après l'Ecclésiaste, il y a un temps pour naître et un

temps pour mourir, et le jour de notre mort est meilleur que le

jour de notre naissance.

«Dieu m'est témoin que je suis votre

«Jane DUDLEY.»

Sir John Bridges n'avait jamais fait son devoir de lieutenant de la

Tour avec autant d'aversion que dans cette mémorable circonstance.

Après s'être concerté avec sir John Gage, il s'approcha de lady Jane,

moins en chef militaire qu'en serviteur.

L'auguste captive agréa les excuses que balbutiait Bridges et se montra

disposée à tout. Il franchit alors la porte et s'avança le premier avec

deux autres officiers. La prisonnière venait immédiatement, appuyée sur

une de ses femmes, qui sanglotaient toutes deux. Ses gardes fermaient

l'escorte. Jane arriva par de sombres corridors et de tortueux

escaliers à la grande cour. Ni les cloches qui sonnaient, ni l'appareil

sinistre de la forteresse, ni les postes armés, ni les licteurs féodaux

qui la précédaient, ni la hache ni le bourreau qu'elle apercevait

au loin ne la troublèrent un instant. Mais sa sérénité l'abandonna

entièrement à quelque distance du gazon de la Tour où son échafaud

était dressé. Un incident plus lugubre mille fois que cet échafaud la

secoua soudainement comme la bise secoue une feuille. Elle rencontra

le char ruisselant et recouvert d'un drap rouge qui ramenait à la

chapelle de Saint-Pierre les restes mutilés de lord Guildford! Il y

eut une courte halte que la princesse interrompit en accélérant le pas

d'un mouvement convulsif. La voiture roula lentement vers la chapelle,

tandis que Jane se hâtait vers la pelouse où sont maintenant les

cailloux noirs vis-à-vis de la tour blanche. «Cher Guildford, s'écria

Jane, je vais te rejoindre. Ce vil char ne contient que la plus infime

partie de toi-même. La meilleure est en Dieu. Il me convie, ce grand

Dieu, à des noces éternelles, et nul ne séparera ce qu'il aura réuni

dans son sein.»

Jane, par un puissant effort et par la certitude prompte du sépulcre,

retrouva son calme héroïsme. Elle qui avait gravi tremblante les degrés

du trône, elle monta en souriant les degrés de l'échafaud.

Elle rassembla et concentra ses pensées. Elle accoutuma peu à peu ses

yeux à tout ce qui l'entourait, aux tentures, à la paille du parquet,

aux gardes, à la hache, au billot, à l'exécuteur, aux formes sinistres

du monument féodal, enfin aux privilégiés, soit de l'aristocratie, soit

du peuple, dont on n'avait pas déçu la curiosité. Son auditoire était

moins vaste dans l'intérieur de la Tour que ne l'avait été celui de

Guildford à l'Esplanade.

Avant de s'adresser à cet auditoire très-redoutable, quoiqu'il ne fût

pas tumultueux, Jane se tourna vers Bridges et lui dit: «M'est-il

permis de parler?—Oui, madame, et à votre gré,» répondit le vétéran.

Lady Jane alors affronta l'auditoire attentif.

«Mylords, et vous bon peuple, ma sentence est équitable, non pas que

j'aie usurpé l'autorité royale volontairement; mais j'ai consenti

par entraînement à un acte coupable. En cela j'ai violé la loi et

je mérite d'être punie par la loi. Mes juges ont présumé que j'avais

adhéré librement. J'ai péché, il est vrai, en vivant selon les vanités

du monde et Dieu m'inflige la mort avec justice. Je ne me plains pas;

je remercie au contraire mon Rédempteur de m'avoir ménagé le temps

d'expier mes fautes.»

La princesse fit une pause, pressa fortement son livre de piété en

joignant les mains et reprit à plus haute voix:

«Mylords, et vous bon peuple, je vous conjure d'être mes témoins que

je meurs en chrétienne, déclarant que j'ai la confiance d'être sauvée

par la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et non par mes propres

œuvres. Et à cette heure que je suis en vie et en repentir, je vous

supplie de prier avec moi et pour moi.»

Quand elle eut ainsi déchargé sa conscience trop scrupuleuse, lady Jane

sembla transfigurée. Elle renoua en elle-même sa prière habituelle; et

cette prière était un chant. Elle chantait, la noble princesse, à la

manière des cygnes qui, étant devins, selon l'antiquité, chantent dans

l'agonie parce qu'ils savent où ils iront.

Le courage de Jane Grey croissait à mesure que l'aiguille courait

sur le cadran. Elle n'avait pas encore dix-sept ans révolus. Elle

était belle d'un éclat de beauté matinale. Ses traits étaient d'une

distinction exquise. Son teint avait la fleur de l'adolescence. Elle

brûlait d'un amour légitime, elle ne doutait pas de l'immortalité.

Elle croyait fermement que le trépas allait lui rendre pour l'éternité

tout ce qu'elle avait aimé et perdu ici-bas. L'ardeur de ces grands

sentiments et de ces grandes idées donnait à son visage une expression

si radieuse, que d'après la tradition, la Tour, cette forteresse

ténébreuse, en resplendit toute de la base au sommet.

Jane ayant épuisé les préliminaires du supplice, s'agenouilla et

récita dévotement le psaume: _Miserere nobis, Domine_. Dès qu'elle se

fut relevée, elle refusa le secours du bourreau pour se déshabiller à

demi et elle accorda à ce meurtrier légal le pardon qu'il sollicitait

d'elle. La princesse, s'étant retirée un peu à l'écart, accepta l'aide

de ses deux compagnes et dénoua sa robe, raconte un contemporain, comme

pour aller dormir. Elle ôta ensuite ses gants, qu'elle donna avec son

mouchoir, son collier et son fichu à mistress Tylney. Se rapprochant

alors du bourreau, elle tendit son livre à Thomas Bridges, frère du

lieutenant, et s'agenouilla de nouveau sur la paille fraîche dont

l'échafaud était semé. Elle eut une minute de vertige. Ce billot,

qui offusquait probablement sa dernière prière lui fut en horreur.

Elle s'informa auprès de l'exécuteur s'il ne pourrait pas l'écarter un

instant. «Non, madame, répondit l'homme, cela ne se fait pas.—Que la

volonté de Dieu s'accomplisse donc sur moi!» dit-elle, et se bandant

les yeux elle-même, elle dit encore en cherchant au hasard le billot:

«Où est-il?» Quelqu'un le poussa à sa portée. Elle le toucha, dit au

bourreau: «Dépêchez-moi vite!» et à Dieu: «Me voici, Seigneur; je

remets mon esprit entre vos mains.» Puis elle posa humblement dans

l'échancrure du billot son cou flexible. Le bourreau l'abattit sous

l'acier. Les assistants, et parmi eux Antoine de Noailles, ambassadeur

de France, furent étonnés de l'abondance de sang qui courut sur

l'échafaud (12 février 1554).

L'émotion fut profonde, mais silencieuse. Un mot, un geste, un soupir,

eussent été notés comme des attentats. L'effroi étouffa dans les

poitrines la douleur universelle.

Sur le soir, le corps de la princesse, transporté aussi dans un char

à la chapelle de Saint-Pierre, fut descendu près de celui de lord

Guildford, au fond d'un tragique caveau nuptial, tandis que les deux

âmes nageaient ensemble parmi les étoiles du ciel de Dieu.

Onze jours après, le duc de Suffolk, père de Jane Grey, puis

successivement lord Thomas Grey, son oncle, sir Thomas Wyatt et

un grand nombre de leurs partisans furent exécutés. Mais tous ces

supplices ne consternèrent pas autant l'Europe que le supplice de Jane.

Ce ne fut qu'un cri dans toutes les cours.

La duchesse de Vendôme pleura entre le fauteuil de son père Henri

d'Albret et le berceau de son fils Henri IV. La duchesse de

Valentinois, Diane de Poitiers, ne fut pas moins attendrie. Elle

écrivit à Mme de Montaigu une lettre que le premier j'ai publiée dans

l'Histoire de Marie Stuart et qui manifeste dans Diane le don du

style autant que le don des larmes. «Madame, dit-elle, l'on me vient

d'apporter la relation de la pauvre jeune reine Jane, et ne me suis pu

empescher de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à

ce supplice. Jamais fut-il si accomplie princesse? Hélas! voyez ce que

c'est souvent de monter au dernier degré, qui ferait croire que l'abîme

est en haut.»

La France, l'Allemagne, la Suisse s'indignèrent; l'Angleterre, livrée

à la réaction espagnole et catholique, gémit. Les juges de Jane Grey

subirent toutes les tortures mystérieuses de la conscience. Morgan,

qui les avait présidés, revoyait nuit et jour le fantôme sanglant de

la princesse. Il expira sous cette vision obstinée, dans un désespoir

entrecoupé de folie.

Jane n'eut pas le temps, mais elle aurait eu l'intelligence et

la volonté de fonder l'Angleterre en lui donnant pour loi le

protestantisme, pour politique le gouvernement parlementaire, pour

carrière immense l'industrie, pour messagère et pour sauvegarde la

marine, une marine ailée et armée sur toutes les mers, une marine

supérieure elle seule aux marines du monde entier! Ce sera l'œuvre

d'Élisabeth. Moins femme que Jane Grey, d'une nature moins féconde et

moins noble, Élisabeth eut pour compensation la fortune, qui suffira

à faire d'elle la plus grande reine et même le plus grand roi de

l'Angleterre.

Jane, elle, n'appartient pas uniquement à son île: par la variété de

ses prestiges, par la jeunesse, par la grâce, par la science, par

la beauté, par les revers, par la tendresse, par les hautes faveurs

et par les tragiques retours du sort, elle appartient à l'humanité

tout entière. Elle reporte l'imagination à ces jeunes têtes sur qui

s'amoncelèrent les espérances et qui tombèrent prématurément. Drusus,

Marcellus, Germanicus et ce fils de Vespasien, les délices trop rapides

des peuples: voilà ce que Jane Grey rappelle invinciblement. Aussi,

comment ne pas s'écrier avec Aylmer, lorsqu'il apprit l'affreux

supplice: «Joanna, breves «et infaustos «_generis humani_» amores!»

Jane, les courtes et malheureuses amours du genre humain!

Tel est, ciselé d'avance par Tacite lui-même, le cadre antique où

brillera désormais et à toujours la figure immortelle de Jane Grey.

Le sang de cette princesse a rejailli sur Marie Tudor, qui en est

demeurée plus hideuse dans tous les siècles. Ce n'est que justice.

Marie Tudor, qui tua sa cousine comme hérétique et comme séditieuse,

avait défendu de prier pour Henri VIII son père, sous prétexte qu'il

était schismatique. Voilà ses sentiments de famille. Elle qui fit

trancher tant de têtes échappa au talion: elle ne fut pas décapitée.

Mais le châtiment la visita par des voies indirectes. Elle ne fut

pas mère. Épouse et reine, elle fut méprisée et abhorrée. Délaissée,

presque répudiée, les exécutions des bourreaux furent ses seuls et

amers plaisirs. Son unique théâtre était la Tour de Londres, Cirque

odieux des Tudors, Colisée gothique dont la hache fut la bête féroce

infatigable et insatiable. Dédaignée de Philippe II, Marie régna

vieille fille plutôt que femme, dans la fête des supplices et dans les

tourments de sa couche vide. Elle ne fut aimée de personne.

Lady Jane Grey, au contraire, fut adorée. Elle reçoit une sorte de

culte à plus d'un foyer de son île et du monde. Ses portraits sous les

cottages, ses statues au milieu des parcs, multiplient son souvenir

et le conservent, comme je voudrais l'avoir sculpté ici, dans sa

blancheur inviolée. Nulle mort ne surpassa en grandeur la mort de cette

princesse; nulle vie n'égala sa vie en pureté, en poésie, en droiture,

en élévation intellectuelle et morale.

Jane Grey représenta, dans la Renaissance, par un doux génie et une

intime vertu le protestantisme et la philosophie. Elle fut une muse

aristocratique, chrétienne et platonicienne, avant d'être une sainte du

martyre. Elle montra, aussi bien qu'un sage, quelle chose fortifiante

est la foi en Dieu, à l'heure suprême, et comment le spiritualisme peut

faire d'un billot un bon chevet pour mourir.

Histoire de Jane Grey · 第 36 / 57 题