«Lorsque nous tardons à remplir un devoir, homme très-érudit, nous
sommes irréprochables, s'il n'y a pas négligence de notre part.
Je suis bien éloignée de vous; les courriers sont peu nombreux
et les nouvelles me parviennent fort tard. Cependant, puisqu'il
m'est loisible aujourd'hui de profiter du départ du messager par
lequel jusqu'à présent mes lettres pour vous et les vôtres pour
moi ont été portées, je ne dois pas remettre à vous écrire, mais
m'acquitter de cette obligation le plus promptement possible.
Votre autorité chez tous les hommes est si grande, il y a tant de
solidité dans vos discours, tant d'intégrité dans vos actions,
comme le rapportent ceux qui vous connaissent, que les nations
étrangères, non moins que vos compatriotes, sont excitées à
vivre saintement, soit par l'ascendant de vos paroles, soit par
l'influence de vos mœurs. Je le sais, vous n'êtes pas seulement,
comme dit saint Jacques, un ardent prédicateur, un héraut de
l'Évangile et des préceptes sacrés de Dieu, vous êtes aussi un
ouvrier, un travailleur, et vous montrez dans votre propre vie,
que vous joignez les œuvres aux leçons, ne vous trompant jamais
vous-même. En vérité, vous ne ressemblez pas à ces personnes
qui, contemplant leur figure dans un miroir l'oublient aussitôt
qu'elles se sont éloignées, mais vous imprimez profondément la
sincérité de vos préceptes et la moralité de vos exemples.—Pour
faire de vous un digne éloge, j'aurais besoin de toute l'éloquence
de Démosthène et de Cicéron; car vos qualités sont si éminentes
que, pour les exprimer, d'un côté je n'aurais pas assez de temps,
et de l'autre, une pénétration de jugement, une délicatesse
et une force de style bien au-dessus de mon âge me seraient
nécessaires. Dieu vous a disposé à la fois pour son royaume et
pour ce monde.... Que votre piété parvienne à son but, telle est
ma prière journalière au souverain maître, distributeur de tous
les biens, et je ne cesserai de l'importuner pour lui demander
votre longue vie. En vous parlant de cette manière, je décèle
sans doute plus de hardiesse que de prudence, mais vos bienfaits
ont été si grands envers moi, vous avez eu tant d'affection en
écrivant à une étrangère, en me fournissant tout ce qui est propre
à orner et à polir mon esprit, que je serais impardonnable si je
ne faisais pas tous mes efforts pour fixer le souvenir de ce que
je vous dois. J'espère en outre que vous excuserez une jeune fille
ignorante qui ose s'adresser à un docteur, au père de l'érudition,
et que vous absoudrez l'inconvenance qui m'a fait ne pas hésiter
à interrompre vos graves études par des bagatelles et des
puérilités.... Il me reste seulement à vous prier avec instance,
très-illustre ami, de saluer cordialement en mon nom, l'excellent
Bibliander, ce modèle de savoir, de piété et de dignité, quoiqu'il
me soit personnellement inconnu. Il est si distingué par sa
science dans notre patrie, son nom est si célèbre par les qualités
que Dieu lui a accordées, que je ne puis résister au désir de
faire connaissance avec un homme si recommandable par ses vertus
et par son zèle, avec un homme qui nous a été envoyé du Christ, si
je ne me trompe. Je suis également disposée à faire des vœux pour
votre santé. Vous, une des colonnes de l'Église, aussi longtemps
qu'il me sera accordé de vivre, je ne cesserai de vous remercier
de vos bontés, de vous souhaiter mille prospérités et de prier
pour votre bonheur. Adieu, homme très-savant.
«Votre respectueusement dévouée,
«Jωanna GRAIA.»
Voilà trois lettres de cette noble princesse Jane plus éprise de
l'intelligence que des grandeurs. Elle est très-jeune. Le duvet est
sur ses pages comme sur sa joue et cependant déjà elle est mûre. Elle
reflète les rayons de l'antiquité et les splendeurs de l'avenir. Des
études variées, des instincts supérieurs attestent d'immenses progrès.
Des mots d'elle qui tombent çà et là étonnent.—«En s'éloignant du mal,
on s'approche de Dieu, disait-elle à Catherine Parr.» Elle disait à
Ascham:—«Si le créateur du ciel et de la terre ne s'était pas révélé
à moi lui-même par ses écritures, je crois fermement que je l'aurais
trouvé toute seule.» Elle disait à Aylmer:—«Quand il n'y aurait pas
d'autre preuve d'un souverain Être que le firmament, ce serait assez.
Des étoiles à notre père éternel, il n'y a qu'un coup d'ailes.»
Ces mots ne rappellent-ils pas la manière de Platon, son philosophe?
Parmi les Réformateurs celui qu'elle préférait, c'était Bullinger.
Quel pouvait donc être le lien entre eux?
Jane Grey était une princesse presque enfant, charmée des forêts, de
leurs antres, de leurs sentiers, de leurs carrefours, des abbayes
qu'elles cachent sous leurs ombres, des odeurs végétales qui s'exhalent
de leurs longues et vertes chevelures; une princesse de sang royal,
entraînée, par les convenances de sa situation, de palais en palais, de
Bradgate, la demeure féodale de son père, à Greenwich, la résidence de
son grand oncle Henri VIII, contrainte à suivre la cour de son cousin
Édouard VI, soit à Westminster, soit à Hampton-Court, soit à Windsor;
toujours dans les lambris dorés, ou dans les parcs, ou dans les bois
pleins de chants et de brumes de son île crayeuse.
De ces limbes humides qu'habitait Jane Grey, son âme plongée dans
d'autres brouillards, les légendes de ses nourrices, aspirait au jour,
à la chaleur, à la lumière.
Elle demandait la lumière à Platon qui l'avait réfléchie dans ses
dialogues tout étincelants des pures splendeurs de Dieu et des
magnificences du cap Sunium, initiateur sublime du haut de son
promontoire, entre le bleu du ciel et le bleu de la mer!
Jane demandait la lumière aux vivants, après l'avoir demandée aux
grands morts. Elle la demandait au doux Bucer, un diplomate de
théologie, qui, malgré ses souplesses et ses dextérités, ne parvint
jamais à concilier Luther et Zwingle. Appelé par Cranmer, l'archevêque
de Cantorbéry, Bucer fut installé à Cambridge où il professait la paix
des sectes. Il était infatigable, et, ses leçons terminées, il passait
sa vie dans la bibliothèque. Il ne s'était pas proposé moins que de
feuilleter les quatre-vingt-dix mille volumes de l'Université. Enlevé
à l'admiration de ses auditeurs par une maladie mortelle, Jane, à qui
Cranmer l'avait présenté, le pleura comme l'un des flambeaux éteints de
sa jeunesse.
Bucer qui aimait la princesse et qui prolongeait volontiers des
conversations littéraires dont il la sentait ravie, lui avait parlé
quelquefois de Bullinger, et Vermigli l'appuyant, ils avaient suscité
en elle le désir de correspondre avec l'apôtre helvétique.
Quand Bucer lui manqua dans ce monde, Jane écrivit naturellement à
Bullinger comme à un ami déjà ancien et comme à un guide.
Bullinger, plus hardi que Bucer, avait dès l'origine préféré Zwingle
à Luther et à Melanchthon. Il avait rejeté de la Cène la présence
réelle. Calvin, non sans hésitation, s'étant rallié aussi au symbole
de Zwingle, la Suisse devint sacramentaire. Il y eut unité de croyance
sur le dogme si important de la Cène, ce qui étendit l'influence des
principaux théologiens de la Réforme sur tous les Cantons.
Le plus aimé, le plus écouté peut-être, fut Bullinger, qui n'avait
jamais vacillé dans sa foi, et qui, disciple direct de Zwingle,
n'avait aucune envie contre le calvinisme, bien que ce nom détrônât le
zwinglisme, ce premier nom en Suisse du dogme nouveau. Peu importait
à Bullinger, pourvu que, sous un nom ou sous un autre, triomphât la
vérité évangélique telle qu'il l'avait formulée. Il ne se contentait
pas d'écrire, il voyageait et il parlait. Ses missions, qu'il
accomplissait à pied, étaient doublement fécondes. Elles l'inspiraient
par le spectacle des contrées qu'il explorait en apôtre, et elles
conquéraient des foules soit par l'éloquence, soit par le bon sens,
soit par les mansuétudes qu'il déployait tour à tour.
Il partait ordinairement de Zurich et longeait son lac d'une extrémité
à l'autre, pendant dix lieues. Il pénétrait dans la vallée de Linth
jusqu'au petit lac de Wallen, dont il parcourait les rives abruptes,
les eaux houleuses, entre un abîme de profondeur et un abîme de
hauteur, dans un encadrement de monts d'une élévation de six mille
pieds. Quand Bullinger avait prêché les pauvres villages des environs
du lac, il s'enfonçait dans les horreurs magnifiques de la contrée des
Grisons, et séjournait un peu à Coire.
Il prenait la vallée du Rhin et suivait le fleuve, enseignant les
synodes, les populations, se plaisant au murmure héroïque des flots,
et gagnant ainsi Bâle. Là, le fleuve et l'apôtre se quittaient. Le
fleuve se dirigeait vers Leyde, et l'apôtre, par les gorges les plus
sauvages, les plus pittoresques du Jura, s'avançait vers Bienne.
Il y faisait l'œuvre théologique de la Réforme, y conférait parfois
dans des rendez-vous avec Calvin, avec Bèze, et visitait pastoralement
Berne, se recueillant, discutant, entraînant les esprits et les cœurs.
De Berne, il descendait à Thun. Il faisait le tour du lac sacré entre
tous. Il passait plusieurs jours au presbytère d'Oberhofen, en face du
Simmenthal, du Stockhorn et du Niesen, au-dessus des eaux bleues et
au-dessous des glaciers blancs ou roses, selon les heures. Bullinger,
il l'a dit, n'a jamais prié avec plus de ferveur que dans cet horizon,
le plus prodigieux peut-être du monde. A quelques centaines de pas
du presbytère, on m'a désigné un banc de mousse d'où l'on aperçoit
entre deux chalets rouges la Jungfrau immaculée dans ses longs voiles
tournoyants. C'est là, sur ce banc, que Bullinger se prosternait devant
la hauteur inviolée de ces neiges immuables, et devant les vastes
palpitations des eaux que domine la grandeur du Dieu invisible, mais
présent, par delà toute la chaîne des monts. «La voix du Seigneur est
terrible, disait le réformateur, quand elle tonne entre ces sommets,
et cependant combien elle est plus formidable quand elle tonne dans la
conscience!»
Du lac de Thun, Bullinger s'en allait silencieusement,
diplomatiquement, autour des cités catholiques, par des lacs plus
beaux que celui de Gennezareth et par des Alpes plus colossales que
le Thabor. Brisé d'émotions religieuses, il s'en revenait à travers
les pays protestants, où le pasteur retrouvait la parole avec les
néophytes des bords de son lac de Zurich. L'apôtre rentrait pensif dans
sa maison, après avoir exhorté, négocié, insinué, soit en plein air,
soit dans l'intimité des foyers, soit dans le crépuscule des chalets
solitaires.
C'était le temps où il reprenait sa correspondance, où il écrivait à
Jane Grey.
Encore une fois, quelle affinité y avait-il donc entre Bullinger, le
missionnaire novateur, et Jane, la princesse inspirée, lui toujours en
route ou en labeur au milieu des sublimes horreurs de la Suisse, elle
toujours en méditation dans les résidences royales, sous les ogives des
forêts ou dans les vapeurs des parcs anglais? L'affinité entre eux, ce
n'était ni la politique, ni la nature, ni l'art;—c'était la théologie à
qui l'un et l'autre, la princesse avec ingénuité, le missionnaire avec
science, demandaient le secret de la vie et de la mort, la certitude
d'un monde futur et de la providence de Dieu.
L'estime de Jane communique à Bullinger un prestige de plus. Il était
par lui-même fort imposant.
Bullinger avait une haute taille. Vêtu d'une sorte de soutane large et
d'un manteau à longs plis, il est empreint d'une majesté rustique. On
devine sous la simplicité de ce costume sévère un chef d'Église. Son
chapeau à grands bords pour recevoir la neige et le givre est retenu,
des oreilles au bas du menton, par un cordon de cuir. Ce détail révèle
les habitudes du ministre. Il vit dans une tempête de frimas. Il est
le berger des âmes par les montagnes. Il prêche entre les précipices,
au bruit des torrents et des avalanches. Sa barbe fouettée par le vent
annonce quel est son apostolat. Son bâton ferré raconte ses missions.
Son front de granit brave les intempéries et les excommunications.
Ses narines ouvertes respirent les rafales de l'Oberland. Ses joues
sont hâlées par toutes les saisons. Ses yeux, qui montent des Lacs aux
âmes et des âmes au ciel, électrisent de leurs regards étincelants la
multitude. Sa bouche verse la parole patriarcale, le verbe biblique,
avec la fécondité d'une source de la Blümlisalp. Rien ne lui résiste.
Il est le maître des esprits et des cœurs. Il persuade, il touche, il
convertit. Il rétablit la doctrine partout où elle chancelle. Après
avoir prêché les pâtres, il prêche les prédicateurs et il les soumet.
Le successeur de Zwingle est cher aux princes, aux princesses, aux
peuples, et sa forte main grave la loi que ses lèvres ont prouvée dans
des luttes triomphantes.
Toute cette attitude et toute cette physionomie sont d'un théologien
alpestre et d'un fondateur deux fois républicain, en politique et en
religion. Jusqu'aux souliers à clous de ce portrait agreste ne me
déplaisent point; ils rendent le réformateur solide, ils ne le rendent
pas lourd.
Jane avait tracé de sa main au bas du portrait de Bullinger ces mots,
dont le Pentateuque peint Moïse: _Homo Dei_, un homme de Dieu.
C'est ainsi que la jeune princesse considérait les théologiens et les
humanistes. De là ses hommages, ses admirations. Tous étaient flattés
et buvaient comme le nectar olympien les éloges sincères de Jane. Elle
eut non-seulement avec Bullinger, mais avec Aylmer, Ascham, Cranmer et
d'autres encore une correspondance fort active de 1551 à 1554. Ce fut
une période très-studieuse pour la jeune fille. Elle approfondit les
littératures grecque et latine, elle commenta Platon, se perfectionna
dans l'hébreu, dans l'italien et dans le français, Elle s'appliqua
de plus en plus à la théologie, sans dédaigner la politique au centre
de laquelle elle vivait. Toutes ses préférences étaient néanmoins aux
choses éternelles et aux hommes qui les représentaient.
Cependant une ligne d'Aylmer dans une lettre datée d'octobre 1552 me
semble fort importante. «Lady Jane, dit-il, est animée du même zèle
pour les anciens; ses progrès continuent, malgré quelques langueurs.»
Cette ligne n'annoncerait-elle pas la révolution qui s'accomplissait en
Jane Grey et que son précepteur remarquait, mais ne pénétrait pas?
Quelles étaient ces langueurs? comment se produisaient-elles?
Jane sans doute fermait parfois ses livres. Elle se promenait seule
dans les jardins. Elle poursuivait un songe. Cet automne de 1552, le
duc de Northumberland, demeura quelques jours à Bradgate avec deux de
ses fils: Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et Guildford, le
plus jeune de sa maison. Quel sentiment s'éveilla dans le cœur de Jane?
Est-ce à ce moment précis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'elle
distingua le timide Guildford? Le duc de Northumberland avait-il dès
lors le dessein d'unir sa famille aux Dorset? le projet d'un mariage
entre Guildford et Jane? Je n'ai pu découvrir un texte, un indice qui
fixât cette circonstance douteuse.
Quoi qu'il en soit des noires combinaisons du duc de Northumberland,
les langueurs dont parle Aylmer, les langueurs de Jane se rattachent à
un commencement de tendresse pour Guildford.
A Londres, Jane dut souvent quitter soit une correspondance, soit une
lecture, pour épier de l'hôtel Dorset Guildford passant à cheval dans
Grey's-Place.
A Bradgate, elle déserta certainement les anciens, elle ferma ses
beaux volumes reliés à ses armes pour attendre aux balcons aériens le
retour des chasseurs. Elle oubliait alors les dissertations d'Aylmer et
d'Ascham, les lettres de Bullinger, et le bonheur était pour elle dans
le tourbillon de poussière qui enveloppait les rudes seigneurs parmi
lesquels elle devinait Guildford.
[Illustration]