Vous pensez peut-être, mon cher Ireton, que je vous écris de Paris; eh
bien! non; je vous écris de la forêt des Ardennes où je viens de finir
mon _Histoire de Jane Grey_, en quelques mois de villégiature studieuse
chez une amie qui, par l'élégance des habitudes, la noblesse du cœur
et la distinction de l'esprit, est partout un centre littéraire.
N'allez pas vous imaginer toutefois qu'il n'y ait où nous sommes que
des publicistes, des métaphysiciens et des artistes. Il y a aussi
autour de notre monastère de famille et de philosophie des chasseurs
que n'aurait pas désavoués Robin-Hood. J'en connais un qui a tué de sa
main cent trente-deux sangliers parmi lesquels il a choisi les plus
sauvages têtes pour en décorer son manoir. Sous les voûtes consacrées à
saint Hubert, on voit ces têtes noires ou fauves, avec leurs blanches
défenses d'ivoire; et, dans les chenils treillissés, on entend aboyer
les meutes terribles.
Cela me reporte naturellement aux chasses des lords du seizième siècle
et singulièrement des marquis de Dorset, les proches de Jane Grey et
vos voisins du comté de Leicester; cela ne me reporte pas moins à vous,
mon cher Ireton. Dans votre agreste maison de la forêt de Charnwood,
vous avez été mon hôte affectueux et le premier confident de ce livre:
voilà pourquoi il me plaît de vous le dédier de la forêt des Ardennes.
Que cet hommage vous rappelle la prairie de Bradgate où nous avons erré
ensemble les pieds dans les marguerites et dans les ruines, tandis
que le soleil d'Angleterre teintait d'une lueur pâle ce paysage de
Jane Grey. «_Hic locus, hæc patria est_,» me disiez-vous avec Virgile:
«C'était là sa demeure, c'est là sa patrie.»
Je le sentais bien, et Bradgate me toucha beaucoup, Bradgate dont
l'herbe recouvre des médailles, et où la végétation des décombres est
l'emblème de l'espérance qui ne trompe point. Nous eûmes là, près des
ormes de Charnwood, à propos de Jane Grey, un de ces sévères entretiens
métaphysiques, trop rares aujourd'hui, et qui pourtant sont le fond
de la vie humaine. Vous regardiez le gazon plein de fleurs, moi,
je regardais le ciel plein d'astres et je concluais qu'il n'y a de
Dieu que le Dieu personnel, le seul qui soit intelligence, liberté,
providence; le seul qui habite hors de nous et au dedans de nous; le
seul que l'on puisse prier; le seul avec lequel on n'est pas quitte
en disant: «le divin,» si l'on n'achève et si l'on n'ajoute: «le Dieu
vivant!» Car d'où le divin s'épancherait-il, si ce n'est du Dieu vivant
et d'où les sources idéales s'échapperaient-elles, si ce n'est encore
du Dieu vivant en nous? Ce Dieu vivant n'anéantit rien de ce qu'il a
enfanté une fois, ni un grain de sable, ni une personne. Le grain de
sable se brise et persiste comme poussière; la personne se sépare et
persiste comme âme. Étant par soi, Dieu nous continue parce qu'il nous
a commencés et nous, qui sommes par lui, il nous réserve aux ascensions
et aux intimités de lui-même. Quand donc nous lui demandons de vivre
au delà du sépulcre, comment ne nous aurait-il pas exaucés d'avance,
puisque l'une de ses lois est de conserver, puisqu'il a en autorité et
en bonté plus que nous n'avons en aspiration?
Ainsi des évidences merveilleuses nous traversèrent à Bradgate, mon
cher Ireton. Dans l'allégresse dont nous enivrait la logique de la
création et à travers les prophéties que cette logique nous déroulait,
nous affirmâmes sans hésitation le souverain Être et nos destinées
futures, sauf à nous démêler ensuite des difficultés, toutes infimes,
du raisonnement. Platon, Leibniz et Newton conversaient avec nous
entre les anciennes métairies de Jane Grey et ses arbres toujours
verts, tandis que la vieille et bruyante féodalité de Charnwood et
de Bradgate, désorientée par la civilisation, se taisait dans les
solitudes de ramée.
C'est sans doute le génie du lieu, _genius loci_, qui m'a dicté le
livre que je vous envoie. Cette Jane Grey dont nous avons tant parlé,
je souhaite de la rendre plus vôtre en la retraçant fidèlement.
Je désire qu'elle intéresse les Anglais dont elle mérite d'être
l'héroïne; je désire particulièrement que vous soyez content de moi,
vous, mon cher Ireton, surtout si nous bien comprendre est pour nous
une raison de nous mieux aimer.