_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._
Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre,
si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés
flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage,
qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint
au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus
de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port
à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,
si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent
leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.
Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui
estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes
nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.
L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le
vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port
pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles
viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que
à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour
argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent
tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens
en repostailles[599].
Note 599: _En repostailles._ En cachettes.
Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un
chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent
prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur
viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur
malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais
dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour
les Puisains[600] de qui il est tenu.
Note 600: _Puisains._ Pisans.
Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés
au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les
autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au
dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe,
où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du
chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de
vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui
n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres
viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les
tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent
prendre que pour tournois[602].
Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.
Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le
texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim
uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant
recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans
son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la
nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit
dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_
étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou
_Brunets_.
Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost
pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent
plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le
chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy
plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne
venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans
leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur
chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son
ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données
à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en
firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus
largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et
distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult
accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour
combattre aux crestiens.
Note 603: _Mais._ Pourvu.