ANNEE 1270.

_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._

Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre,

si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés

flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage,

qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint

au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus

de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port

à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,

si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent

leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.

Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui

estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes

nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.

L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le

vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port

pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles

viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que

à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour

argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent

tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens

en repostailles[599].

Note 599: _En repostailles._ En cachettes.

Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un

chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent

prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur

viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur

malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais

dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour

les Puisains[600] de qui il est tenu.

Note 600: _Puisains._ Pisans.

Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés

au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les

autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au

dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe,

où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du

chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de

vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui

n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres

viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les

tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent

prendre que pour tournois[602].

Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.

Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le

texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim

uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant

recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans

son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la

nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit

dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_

étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou

_Brunets_.

Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost

pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent

plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le

chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy

plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne

venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans

leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur

chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son

ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données

à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en

firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus

largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et

distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult

accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour

combattre aux crestiens.

Note 603: _Mais._ Pourvu.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 427 / 446 题