ANNEE 1268.

_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._

Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la

bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien

armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les

deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne

porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la

rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent

le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne

porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa

gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint

tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont,

et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent

enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en

fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent

leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se

deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi

tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement,

pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et

desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent

tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il

percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles

qui lors venoit en aide.

Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte.

L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per

brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la

ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.

Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent

moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant

Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une

partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort!

tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy

Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite,

fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint

esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et

leur dist:

«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour

sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce

que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur,

nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous

attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons

légièrement surmonter.»

Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux

François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult

forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu

pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges:

car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il

n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume

d'Alemaigne.

La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant

noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu

moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de

mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à

tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne

cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques

à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du

tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise.

Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille

cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa

compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de

ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers

et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent

vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et

leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles

des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes

pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il

auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des

Provenciaux.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 407 / 446 题