_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._
Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les
envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda
Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que
l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si
leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome
tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à
l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur
estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent
les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles
et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à
Rome.
Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que
le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que
sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne
troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et
tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome
par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et
leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de
toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit
venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur
que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse
habandonner.»
Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à
l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist
assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy
de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome
et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et
firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive
le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le
roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les
chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust
en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il
entrèrent presque tous en Rome.
En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque
d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et
Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il
avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le
Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie
quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de
Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la
terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la
terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].
Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.
Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.
«A Ceperan', là dove fu bugiardo
»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)
Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au
pied du mont Cassin.
Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort
et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de
vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce
chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient
Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent
à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris
prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre.
Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près
du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et
les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort
et deffensable.
Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire
villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne
porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et
commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise
de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des
barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que
les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre
surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent
ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril.
Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent
tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si
asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François
n'en sorent riens.
Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le
premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et
férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après
eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que
François y entrèrent communément.
Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il
commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme,
prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors
estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et
entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur
anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien
garni de vins et de viandes.