ANNEES 1264/1266.

_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._

Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les

envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda

Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que

l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si

leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome

tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à

l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur

estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent

les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles

et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à

Rome.

Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que

le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que

sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne

troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et

tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome

par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et

leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de

toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit

venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur

que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse

habandonner.»

Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à

l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist

assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy

de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome

et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et

firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive

le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le

roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les

chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust

en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il

entrèrent presque tous en Rome.

En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque

d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et

Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il

avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le

Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie

quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de

Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la

terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la

terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].

Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.

Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.

«A Ceperan', là dove fu bugiardo

»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)

Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au

pied du mont Cassin.

Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort

et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de

vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce

chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient

Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent

à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris

prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre.

Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près

du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et

les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort

et deffensable.

Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire

villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne

porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et

commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise

de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des

barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que

les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre

surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent

ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril.

Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent

tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si

asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François

n'en sorent riens.

Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le

premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et

férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après

eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que

François y entrèrent communément.

Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il

commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme,

prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors

estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et

entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur

anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien

garni de vins et de viandes.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 385 / 446 题