_Coment Marseille fu prise du conte Charles._
Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens
cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux
bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy,
et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et
la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les
messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne
demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant
orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si
chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait,
il s'appareillèrent à armes contre le conte.
Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint
sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la
cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si
espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur
faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se
rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy.
Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée
la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout
le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que
Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il
avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de
Provence.
Note 523: _Chastelaine._ Castellane.
Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu
rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le
commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les
aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là
venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au
conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse,
et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient
esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme
Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu
plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et
droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain,
qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525]
d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés,
et les vins ne porent meurer[526].
Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que
l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_
infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé
Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_,
vers la Toscane.
Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.
Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad
debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova
adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ
bibebantur.»