ANNEE 1256.

_Coment le roy fist plusieurs religions en France._

Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:

il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent

péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et

souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,

meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il

donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres

maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne

povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre

raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire

que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte

qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné

aux povres[511].

Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.

Note 510: _Meismement_. Surtout.

Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint

Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus:

_Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu

bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il

avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute

espèce!

Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot

appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de

religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il

fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs

cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de

Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et

leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda

l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il

donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis

delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il

fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les

povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le

service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez

Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur,

rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en

France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist

mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et

abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens

livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs

maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour

leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre

chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans

aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je

aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,

que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy

faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel

chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et

estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses

devanciers.

Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.

Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.

Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis

dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière

actuelle du Luxembourg.

Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.

Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient

habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur

fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux

eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui

sont convenables à Dieu servir et à faire son office.

Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé

le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là

le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port

Saint-Paul.

Note 517: _Galices_. Calices.

Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les

appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de

Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par

devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y

demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus,

les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce

qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères

vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,

et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où

il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place

entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais

il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.

Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur

Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville

dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de

la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.

Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison

des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.

Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.

Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le

nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom

étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur

de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299,

dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces

derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de

_la Congrégation de Saint-Maur_.

Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères

de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le

fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le

Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.

Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les

_Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la

Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,

tome 1, p. 373.)

En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent

de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur

requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et

pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui

entour luy estoient à faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 363 / 446 题