_Coment le roy fist plusieurs religions en France._
Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:
il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent
péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et
souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,
meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il
donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres
maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne
povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre
raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné
aux povres[511].
Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.
Note 510: _Meismement_. Surtout.
Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint
Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus:
_Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu
bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il
avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute
espèce!
Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot
appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs
cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de
Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et
leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda
l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il
donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis
delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il
fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les
povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le
service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez
Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur,
rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist
mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et
abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens
livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs
maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour
leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre
chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans
aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je
aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,
que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy
faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel
chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et
estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
devanciers.
Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.
Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.
Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis
dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière
actuelle du Luxembourg.
Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.
Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient
habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur
fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux
eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui
sont convenables à Dieu servir et à faire son office.
Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé
le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là
le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port
Saint-Paul.
Note 517: _Galices_. Calices.
Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les
appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de
Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par
devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y
demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus,
les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce
qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères
vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,
et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où
il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place
entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais
il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.
Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur
Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville
dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de
la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.
Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison
des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.
Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.
Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le
nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom
étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur
de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299,
dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces
derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de
_la Congrégation de Saint-Maur_.
Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères
de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le
fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le
Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.
Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les
_Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la
Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,
tome 1, p. 373.)
En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent
de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur
requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et
pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui
entour luy estoient à faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement.