ANNEE 1256.

_Du seigneur de Couci pour son meffait._

Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près

de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour

apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à

tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si

comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il

entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et

retenus des forestiers qui le bois gardoient.

Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre

_Laon_ et _La Fère_.

Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.

Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans

pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne

savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de

Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à

messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu

forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent

ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du

seigneur de Coucy.

Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et

semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy

entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy

et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois

devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de

baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit

pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de

la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui

ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de

Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de

Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il

respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.

Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues

de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens.

Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un

partage entre frères.

Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du

Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour

qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et

furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.

Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda

qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du

roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous,

et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire

droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans

fait mourir sans soy fléchir.

Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et

courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas

jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent

devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son

baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult

fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi

bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi

villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui

estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy

appartenist.»

Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice.

Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la

punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour

la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.

A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se

fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende

jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la

Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la

Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et

establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour

les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.

Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de

faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne

voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la

maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en

fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist

faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala

oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant

exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme

et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à

grant paine remède de sa vie[505].

Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a

mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les

mystères_. Paris, 1837.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 353 / 446 题