_De la prevosté de Paris_[490].
Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville.
La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville
ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si
déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de
grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se
osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et
ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il
faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui
vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou
d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit
amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui
estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en
la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre
le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit
si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se
volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons
entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que
la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris
et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens
vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en
estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous
corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en
la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et
quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de
perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos:
si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati
toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir
par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide,
et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493]
Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les
maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou
destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir.
Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.
Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que
le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés
en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander.
Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup
auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me
souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les
causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus
rarement devant la crainte du parjure.
Note 493: _Enditié_. Indiqué.
Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.
[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne
se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia
un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour
ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que
le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer
en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les
saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars
que quanques le roy y prenoit devant.
Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des
confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a
tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques.
Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.