ANNEE 1254.

_Coment le roy retourna en France._

L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la

terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il

dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens

et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous

laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez

avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous

fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le

roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et

par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust;

jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant

haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist

mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus

haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un

tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.

Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers

aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la

messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel.

Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient

en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit

pour leur maladies alegier.

Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si

commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins

de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre

mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et

plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se

débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu,

secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée

oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il

peussent faire.

Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un

vaisseau.

Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois

ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans

qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria

ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec

luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa

prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une

bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement

qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec

estoit endurcie.

Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la

santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent

moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans

nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur

de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les

mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.

Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent.

Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se

tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il

venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent

les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit

que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des

nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se

mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au

disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se

parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie

du peuple de Paris et des gens de la contrée.

Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les

benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux

glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à

l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et

un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis

sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 338 / 446 题