_Coment le soudan requist le roy de pais._
Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur
firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus
eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les
orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy
estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy
donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses
mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.
Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de
sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de
paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust
rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous
les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu
prise luy fussent rendus et restablis.
Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui
s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec
luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion
que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui
soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit
hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De
rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de
Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins
jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy
estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel
convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en
Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins
qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu
accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en
Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au
soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre
des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui
demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi
se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou
par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la
terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et
acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.
Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.
Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au
devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment,
et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces,
devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la
greigneur partie.
Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_,
capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître
avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de
l'office.
Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis
vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent
les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux
costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur
promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan;
et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit
tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.
Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy
l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et
que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit
chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à
estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy
donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et
Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.
Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis
au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit
Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit;
et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa
loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances
dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy
accorder.
Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave
et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y
accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy
pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les
convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté
accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les
prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à
rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit
et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement
sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux
amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les
chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres
contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en
prison.