ANNEE 1248.

_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._

Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus

dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:

«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la

roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie,

salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le

roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville

que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la

voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers

Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous

véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées,

desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses

dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des

gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la

grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il

eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de

Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que

l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une

grant journée.

Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre

chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il

falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer

Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le

connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée

_Stephanie_, étoit soeur de Haiton, roi d'Arménie.

Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait

écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.

«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que

il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage

et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont,

fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous

ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant

roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le

grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui

estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour

couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver

place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et

les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et

les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les

trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et

sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi

Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or,

mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par

eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse

et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les

églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont

les tables, selon la coustume des Grieux[441].

Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in

terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges,

etc.»

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 280 / 446 题