_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._
Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus
dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:
«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la
roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie,
salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le
roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville
que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la
voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers
Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous
véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées,
desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses
dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des
gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la
grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il
eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de
Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que
l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une
grant journée.
Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre
chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il
falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer
Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le
connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée
_Stephanie_, étoit soeur de Haiton, roi d'Arménie.
Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait
écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.
«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que
il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage
et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont,
fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous
ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant
roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le
grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui
estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour
couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver
place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et
les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et
les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les
trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et
sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi
Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or,
mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par
eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse
et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les
églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont
les tables, selon la coustume des Grieux[441].
Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in
terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges,
etc.»