_Coment le roy fu malade à Pontoise._
Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à
luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si
fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La
nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en
furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent
hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si
povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en
feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus
forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il
voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses
cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en
prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on
cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le
pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter
leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et
deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et
vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux
riches.
Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié
forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre
peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en
paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous
les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux
églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en
grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé.
Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui
estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il
estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit
point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la
tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic.
Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande
aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut,
fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et
si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son
esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist
tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy
commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte
santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en
moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].
Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer.
Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici
d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de
Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et
quelques autres du même genre peuvent donner à croire que
l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis.