_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._
Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière
de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières
de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les
fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent.
Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte
de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient
tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il
s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers
isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le
conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux
secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort
et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la
Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se
hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de
la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent
en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir.
Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.
Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus
les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry
vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si
s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir
et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en
fuiant grant plenté.
En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult
riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes,
sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent
qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les
chevaliers par le commandement le roy.
Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le
remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient
faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin
droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de
Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si
s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière
comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte
de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la
grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le
sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que
Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet
à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons
de France.
Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de
Pons.
En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière
qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers,
frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se
metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois
chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408],
Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers
aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces
convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain
que le dit conte devoit venir.
Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._
Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_,
à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le
dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de
Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le
second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient
au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté
la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.
Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint
l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena
avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et
luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à
dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et
ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à
l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde
qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»
Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot
tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist
lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit
mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les
chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir
les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et
le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les
convenances sans jamais aler encontre.
Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.
Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par
devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces
choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust,
que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin
vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient
hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première
venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de
France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute
la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à
Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il
s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent
demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui
estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre
coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et
requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le
conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre
mer.