_Du conte de Champaigne._
Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne
commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et
à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que
le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de
Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il
manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin
droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.
Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.
Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de
gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des
plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce
que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit
deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil
en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy
ottroya paix et accordance.
Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.
A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut,
vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer
de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour
secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France
qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la
royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il
fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps
et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust
plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous
né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit
souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance;
lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly
souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il
n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant
tristesce.
Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé
d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux
chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles
chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en
chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins
et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_;
car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir
de son corps.
Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les
manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de
Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les
chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées
à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de
Navarre_.
Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et
pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour
la musique._
Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement
commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_,
qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.