_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._
En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en
la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la
chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast
oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il
m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce
contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre
royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne
nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle
nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne
grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien
et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et
la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il
estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.
Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant.
Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de
tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348].
Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres,
buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort
tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en
vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de
Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant
tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et
d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son
ost, ès vaux de Burienne.
Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des
Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.
Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de
Valence, entre cette dernière ville et Tortose.
Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_.
Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.
Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une
vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si
commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous
près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent
commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux
qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point
leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart
d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus
et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent
à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent,
avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de
eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent
les glaives ès corps; si les occirent.
Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit
à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si
trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si
troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent
de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient
fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant
eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel
tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et
firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres
villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les
Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par
devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous
ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le
feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et
luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.
Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si
jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant
qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment
on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et
au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de
Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut
Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à
bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et
leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus
Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.
Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit
alors une ville très-forte et très-opulente.
Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_.
Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives
et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement
grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint
vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de
costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri
son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin
fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le
féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et
gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.
Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans.
Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un
chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume
dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant
luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés
des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance
d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant
paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur
coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les
menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les
Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la
ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy
et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les
Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans
mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre
tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il
avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment
traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur
corps aaisier.
Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et
vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui
sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se
rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre
cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que
Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant
il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et
mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins
virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle
condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler
sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en
poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville
estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle
peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.
Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares.
Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec
raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.
Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la
ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut
conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses
barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne
monteplier par tout le royaume.