_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._
L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et
Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de
France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa
mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France,
et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy
maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume
gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour
ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il
pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur
seigneurie.
Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet
d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
Thibaut de Champagne:
Bien est France abatardie,
Signor baron, entendés,
Quant feme l'a en baillie,
Et telle comme savés.
Il et elle, lez à lez,
La tiennent de compaignie;
Cil n'en est fors rois clamés
Qui piechà est couronés.
(_Romancero François_, page 188.)
Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu
annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult
d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se
voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère,
que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces
nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria
qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il
estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de
France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter
hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si
manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de
ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset
apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui
_Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est
fait mémoire dans le fameux _Noël_:
Tout les bourgeois de Châtres
Et ceux de Montlhery.
Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...
Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost
comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se
doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il
n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se
départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent
au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à
Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust
mestier[339].
Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt.
L'appel fait aux communes y est omis.