_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._
En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche,
et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne
parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et
distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit
moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent
aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son
commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist
garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de
Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder
au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il
ala sur les Albigois.
Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_.
Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans
doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson.
--Belesme-est dans le Perche.
Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.
Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de
Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa
mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc,
pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et
sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie
pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].
Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de
Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je
crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le
_Saumurois_, près de _Brissac_.
Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de
par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte
de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de
Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne
chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement
contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses
compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint
au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus
ne seroit contre luy.
Note 333: Au duc de Bretagne.
Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit.
Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna
on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il
venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et
il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur
donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde.
Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de
Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et
là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne
contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne
vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble
le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à
chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers
venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf
venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy
de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune
et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de
mesprendre[336].
Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_.
Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a
raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une
manière plus claire et plus vraisemblable.