ANNEE 1226.

_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._

En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de

France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité

de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et

vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de

celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par

l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde

punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il

cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix

que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les

portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.

Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son

cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et

commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy

drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la

cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult

forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura

ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent

mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322],

bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de

Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel;

dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec

trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne

Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au

roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.

Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu

ce mot ailleurs.

Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist

que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité

conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le

roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et

orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la

ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy

et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.

Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois

commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre

et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et

les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist

moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un

moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].

Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).

Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie.

(Msc. 8396.-2.)

Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par

Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy

en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de

Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu,

garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert

de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en

France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et

chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade

d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de

Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté

tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il

fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à

celle que il prist en mariage.

Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut

l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en

repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.»

(Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère

Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)

Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de

Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire:

«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier

comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les

bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à

ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu

apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy

Phelippe[326].

Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à

Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et

honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la

royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son

premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse

Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte

d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et

de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu

de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières

delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint

Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui

morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218,

Supp. fr.)

* * * * *

A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu,

Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre

en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et

met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].

Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de

Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier

ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.

On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit

que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère

essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte

beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en

un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_

présentent un _ouvrage original_.

Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de

Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des

_Historiens de France_.

CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR

SAINT

LOYS.

Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers,

et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des

preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se

contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en

conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais

oster[328].

Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de

Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy.

_Du Chesne_, tome V, p. 326.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 191 / 446 题