_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu
recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit
Cappet._
[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et
quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle
Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute
Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier
fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin,
jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour
après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint
Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy,
ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens
les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans
d'aage.
Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une
chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_,
tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère
du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je
donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que
j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici
Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.
En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu
empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il
fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous
dirons cy après.
Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez
_Règne de Hugues Cappet_.)
[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois
de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en
France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt
et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si
prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le
royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de
Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint
baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et
tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume
de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et
cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis,
le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les
rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du
royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire
comme seneschaux.
Note 303: Voyez le début des _Chroniques_.
Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit
descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de
France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric
fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu
mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de
l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le
couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en
France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si
comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du
royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y
feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et
tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens
et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de
Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée
la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée
des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est
à dire de ceux de Sassoingne.
Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens
exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione
Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots
ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_
et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi
Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape
eût jamais pu faire et défaire les rois de France.
L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de
Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en
Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont
nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps
Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il
avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent
des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur
conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant
conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et
luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses
propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en
estranges.»
Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint
Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de
Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.»
Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le
conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des
sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à
tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers
et de gré, tu le feras après maugré toy.»
Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et
doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et
d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques
à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint
en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de
rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce
qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes
successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme
ligniée[305].»
Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril:
«Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve
dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier
traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur
les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.
Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps
Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys
de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du
lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et
engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy
Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy
Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont
nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis
conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis
contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle
Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée
Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet
tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist
mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de
Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la
poesté[307] du royaume de France.
Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à
pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de
contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit
contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement
rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le
dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI,
se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_
pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_.
Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_.
Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume
après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée
Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps
sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu
faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais
d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines
reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il
souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les
acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement
Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté,
si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les
tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu
destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en
leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.