Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour
les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un
meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres
évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu
présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour
le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy
Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant
multitude de barons du royaume.
Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.
Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté:
il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de
parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à
l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille
livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa
femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres
pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour
restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint
moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre
qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en
l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son
aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.
Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres
données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de
ses enfans.
(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)
«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir
honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et
en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il
fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté
divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service
pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le
dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et
vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna
quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde
huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage
vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume,
arcevesque de celle cité.»
_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._
_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire
de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on
trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque
du Roi coté n° 8395._
Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
Je te rens le romans qui des roys est romés.
Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.
L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
Qui souvent y voudroit estudier et lire
Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.
Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.
Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
Et leur vie mener, savoir puet à délivre
Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.
Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.
Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.
Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
Car avant se lairoient par l'espée fenir
Que il féissent chose dont maux déust venir.
* * * * *
Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
Hec documenta legas que libri fine sequntur:
Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
Catholice fidei cultor devotus adesto.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
Fac geminare genus animi per nobilitatem.
Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
Militibus meritis thesauri claustra resolve
Allice pollicitis, promissaque tempore solve.
A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:
«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»
En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques
observations:
1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le
plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans
ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de
Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main
qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle
du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de
transcrire.
Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur
au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne
de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de
saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes
chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont
été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la
fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint
Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire
de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la
rédaction des gestes de saint Louis.
Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier
chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient
ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà
pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux
seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est
nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier
volume.