ANNEE 1214.

_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._

Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à

Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui

estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité;

et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne

povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle

petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle

l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à

paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature.

Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors

des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281].

Note 279: _Buies._ Entraves.

Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.

Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du

_Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation

qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé

Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à

Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul

ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour

neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions

antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais

Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_:

«Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ

mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est

pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de

constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer

le contraire.

Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de

Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le

rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que

il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui

avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son

nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult

rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des

autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit

pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses

prisons.

Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis

Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du

_Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à-dire 82 _ans_ avant la mention

citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris

sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des

_Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers

faits à la bataille de Bouvines.

Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement

fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy

joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de

Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins

et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou,

et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283]

--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies,

pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la

bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le

royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit

l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de

Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris,

et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte

Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le

conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur

honte et à leur confusion.

Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ,

Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.»

Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.

Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et

de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui

estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons

riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il

anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 163 / 446 题