_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se
destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si
comme l'en cuida._
Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se
combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un
nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de
sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la
manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il
entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop
empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui
conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist
puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se
tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle
eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient
tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion
que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout
le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la
bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et
commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des
Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy
empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres,
et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de
l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour
naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre
part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui
près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.
Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult
vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin
à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son
père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les
cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en
la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de
Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur
sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le
conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit
ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des
autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la
hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon
souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la
bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de
Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la
bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en
avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur
le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].»
Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se
combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.
Note 271: _Anemi._ Démon.
Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois
(quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par
frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda
qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens
Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus
arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et
devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne,
qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_,
dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que
vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou
parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je
ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com
auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble
avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le
Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc.
de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques
autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses
_Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle
toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_.