_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun
trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part.
Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de
Montmorency._
Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour
commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers
de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses
ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la
tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri
et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce,
car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il
attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla,
luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la
tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi
comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte
de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens;
le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit
cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à
leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme
corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu
soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour
luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté
il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste
honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus
dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit,
ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses
ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de
Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et
envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de
Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part
parmi celle bataille.
Note 257: _Coulons_. Colombes.
En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le
haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au
cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car
leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se
combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.
Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et
equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_.
--Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des
premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a
consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_,
tome 17, page 370.)
Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit
combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut
donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et
esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses
ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses
chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par
où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son
alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et
l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en
telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier;
lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans
cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse
vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant
péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et
se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il
fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la
souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval.
Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou
refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se
joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.
Note 259: _Choisi._ Distingua.
Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de
toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au
moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire
tous les incidens remarquables de la journée.
Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_.
«Impellebatur.»