ANNEE 1214.

_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment

la bataille fu noblement commenciée._

Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa

gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur

fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers,

nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les

siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il

sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers

qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes

des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes

crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous

sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à

Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont

nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous

donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»

Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter

l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il

n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps

changent.

Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent

sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à

leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et

en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste

histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des

trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:

_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad proelium_, tout

jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:

_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les

larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en

mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont

saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la

honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le

roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus

contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre

leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous

hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy

estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent

l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre

partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des

François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant

et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.

Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.

Note 250: Guillaume le Breton.

En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie

pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres

chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de

leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le

conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,

et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust

aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que

aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot:

Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme

bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le

esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient

par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux

que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit

fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi:

«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les

rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les

uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous

vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»

Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui

avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes

sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des

conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui

connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce

que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie

l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la

bataille étoit inévitable, il étoit à table:

«Si mangoit en coupes d'or fines

Soupes en vin, et fist mout caut.»

(Tome 2, page 355.)

Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la

messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler

des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui

estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec

moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur

burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né

tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans

de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de

Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour

verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il

savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et

li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après,

et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant

li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes

tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai

moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour

et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un

de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et

de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si

comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!

nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos

ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.)

Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est

pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues

de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,

t. XVII, p. 96.)

Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval

pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le

fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons

cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et

troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce

que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour

ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent

et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent

et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à

mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée

de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se

combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.

Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio

comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad

inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii

invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_

ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.

Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les

Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la

cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit

alors _que des gentilshommes_, etc.»

Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant

prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à

bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur

ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254].

Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les

laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux

chevaliers.

Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites

de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant

militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis

luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire

le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un

tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande.

Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe

Mouskes:

_Watiers, li castelains de Raisse

Avant les autres si eslaisse,

Et Estace de Maskeline._

Sur un ceval de grant ravine

Si vint _Beauduins_ Buridans

Com chevaliers preus et aidant.»

(Tome 2, page 359.)

Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se

combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les

lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent

merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa

compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle

et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace

de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!»

et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint

la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la

teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille

jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il

menaçoit François par grant orgueil.

Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa

poitrine et son coude.

Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de

Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute

paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il

fussent certains de la victoire.

Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 148 / 446 题