_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment
la bataille fu noblement commenciée._
Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa
gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur
fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers,
nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les
siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il
sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers
qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes
des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes
crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous
sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à
Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont
nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous
donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»
Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter
l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il
n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps
changent.
Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent
sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à
leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et
en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste
histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des
trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:
_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad proelium_, tout
jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:
_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les
larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en
mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont
saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la
honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le
roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus
contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre
leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous
hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy
estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent
l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre
partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des
François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant
et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.
Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.
Note 250: Guillaume le Breton.
En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie
pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres
chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de
leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le
conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,
et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust
aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que
aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot:
Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme
bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le
esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient
par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux
que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit
fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi:
«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les
rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les
uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous
vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»
Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui
avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes
sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des
conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui
connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce
que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie
l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la
bataille étoit inévitable, il étoit à table:
«Si mangoit en coupes d'or fines
Soupes en vin, et fist mout caut.»
(Tome 2, page 355.)
Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la
messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler
des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui
estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec
moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur
burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né
tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans
de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de
Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour
verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il
savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et
li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après,
et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant
li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes
tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai
moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour
et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un
de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et
de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si
comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!
nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos
ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.)
Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est
pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues
de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,
t. XVII, p. 96.)
Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval
pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le
fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons
cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et
troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce
que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour
ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent
et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent
et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à
mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée
de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se
combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.
Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio
comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad
inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii
invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_
ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.
Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les
Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la
cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit
alors _que des gentilshommes_, etc.»
Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant
prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à
bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur
ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254].
Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les
laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux
chevaliers.
Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites
de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant
militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis
luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire
le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un
tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande.
Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe
Mouskes:
_Watiers, li castelains de Raisse
Avant les autres si eslaisse,
Et Estace de Maskeline._
Sur un ceval de grant ravine
Si vint _Beauduins_ Buridans
Com chevaliers preus et aidant.»
(Tome 2, page 359.)
Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se
combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les
lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent
merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa
compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle
et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace
de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!»
et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint
la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la
teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille
jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il
menaçoit François par grant orgueil.
Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa
poitrine et son coude.
Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de
Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute
paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il
fussent certains de la victoire.
Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.