Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de
Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des
soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel
de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui
jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire
secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.
Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il
s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la
table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de
Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit
aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec
moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.
Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le
roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa
attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant
parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa
perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il
avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques
puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né
dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna
aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le
chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte
de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes
villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la
cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les
refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou
ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le
fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en
Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.
Note 233: _Il._ Le prince Louis.
Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.
Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne
homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux,
et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de
Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que
son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est
(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté
gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car
tuit l'amoient tendrement.
Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la
Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.
Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans
la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre
Nemours et Château-Landon.
Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit
nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de
la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que
l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car
succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois
luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure
de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire
disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et
la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il
donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces
nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner,
car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le
remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais
nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux
que nous pourrons.
Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.