_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de
Montfort ot à Muriaux._
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la
terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons
et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la
bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy
Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la
différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens,
Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de
Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de
Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont
nous laissons les noms pour la confusion.
Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant
escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage
qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers
vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et
fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille
hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise;
tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là
estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par
condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus
couvertes[222].
Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original,
Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui
seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que
les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre
des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans.
C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux
princes moins enflammés pour les expéditions du même genre.
L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre
des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre
général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise
d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.
Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties
naturelles.
Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à
retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la
grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour
gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de
Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que
le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille
Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de
l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par
l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait
d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est
digne de mémoire.
Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il
eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un
qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant
cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole,
il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que
Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)
Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le
roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres
barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort
avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que
deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins
à pié tous désarmés, environ sept cens.
Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et
orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il
issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de
foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy
d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il
orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il
trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant
seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où
l'en deust noter si grand miracle.
Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force:
car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit
chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé,
tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour
le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir
l'amour de Dieu et la joie de paradis.
Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui.