_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte
Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent
les nefs le roy._
En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne.
Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de
toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom
Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la
mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et
ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit
vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui
ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne
contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce
le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de
Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du
royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de
passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit
nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit
laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de
Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais
il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui
estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en
Angleterre après ce que il eust Gant conquis.
Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.
Note 217: _Dan._ Damme.
Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le
conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs
autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le
conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à
tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des
grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy
prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit
par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il
fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les
vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain
assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la
ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.
Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux
partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au
XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en
Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de
Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe
Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt
Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»
L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui
estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à
leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist
des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist
ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de
vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les
nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce
que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint
en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de
Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les
hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses
habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il
espargna la ville de Douay et la retint en sa main.