ANNEE 1213.

_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte

Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent

les nefs le roy._

En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne.

Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de

toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom

Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la

mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et

ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit

vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui

ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne

contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce

le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de

Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du

royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de

passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit

nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit

laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de

Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais

il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui

estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en

Angleterre après ce que il eust Gant conquis.

Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.

Note 217: _Dan._ Damme.

Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le

conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs

autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le

conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à

tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des

grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy

prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit

par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il

fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les

vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain

assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la

ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.

Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux

partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au

XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en

Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de

Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe

Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt

Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»

L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui

estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à

leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist

des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist

ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de

vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les

nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce

que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint

en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de

Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les

hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses

habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il

espargna la ville de Douay et la retint en sa main.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 134 / 446 题