_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._
En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y
estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne
treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en
Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant
seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la
cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy
Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux
maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant
seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de
décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par
plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.
Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem
prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis
scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_,
_tome_ XVII, p. 82.)
Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et
quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de
eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis
scripta est....»
En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une
ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et
subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès
libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais
toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et
opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les
autres.
Note 196: _Divinité._ Théologie.
Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une
erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun
crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne
peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né
qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit
que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres
articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée
de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole.
Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il
donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et
luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à
Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de
celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant
seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne
demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de
couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès
l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.
Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et
corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide
du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né
oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel
testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la
puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir,
et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront
avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint
avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et
fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si
affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont
feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans
lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né
lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint
Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre
faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et
merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et
disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en
la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit
que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom
de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux
simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais
sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et
non mie juste.
Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti
sacramenta....»
Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe,
oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par
maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient
de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et
artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière
que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à
parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme
il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs
personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes
qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous
furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et
dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy
Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors
de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de
saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui
estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle
bougrerie.
Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement
et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il
fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout
le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et
mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de
Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par
tout!
En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de
nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble.
Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant
dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées,
on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile
sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en
avant, né que nul ne les eust en aucune manière.