_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à
destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel
de Guerplie en Bretaingne._
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux
roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la
duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel
de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint
et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et
à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.
En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal
assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le
visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre
le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du
pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis
furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de
Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte,
Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les
orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.
Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain
de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)
_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la
troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.
_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est
appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire
Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.
Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur
Henry_.
En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien,
dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et
orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne
volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit
l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il
envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les
contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre,
et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent
de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues
et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les
ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père
et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le
jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté
confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.
Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_.
[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble
homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux
contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une
haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton
comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192]
que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en
la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut
légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit
garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de
dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.
Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre
maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent
confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti,
Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_.
(Historiens de France, tome XVII, page 82.)
Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.
Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_,
sive _super plicam_.»