_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de
Constantinoble._
_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les
grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte
du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume
de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en
Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le
duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,
convient avant mettre l'original de la besoingne.
Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.
Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom
Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de
toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut
espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit
nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la
mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté.
Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté,
régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]
et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble
à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist
occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et
saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon
chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute
la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la
couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à
l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur
graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère
et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en
saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils
Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en
prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa
toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et
à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.
Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.
Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de
France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa
alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.
Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte
de Rigord a-t-il été corrompu.
Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.
(_Sire-Isaac._)
Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se
prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi
_berser_ pour tirer.
En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons
dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult
humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent
que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père
et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il
devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les
deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer
avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la
saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à
tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome
et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au
chief.
Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses
messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il
tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:
quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout
l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant
Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus
qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la
constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans
bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].
Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute
latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)
Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et
par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès
victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en
l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi
hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié
desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena
ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de
gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant
léesce, car il se fioient seurement de la victoire.
Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut
paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et
commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en
demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,
et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François
s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles
drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et
saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie
louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent
merveilleuse occision de leur ennemis.
Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité
et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les
avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille
devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit
ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing,
et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent
le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent
leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si
longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière
fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise
et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais.
L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu
moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu
ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars
d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur
passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les
convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens
vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à
passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se
doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient
vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur
paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy
avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna
longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy
l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin
après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de
tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla
tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles
d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les
membres doivent estre joins au chief[174].
Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et
legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum
ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt
decem millia_.»
Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent
l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord
ne connoissoit pas.