ANNEE 1202.

_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de

Constantinoble._

_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les

grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte

du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume

de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en

Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le

duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,

convient avant mettre l'original de la besoingne.

Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.

Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom

Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de

toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut

espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit

nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la

mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté.

Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté,

régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]

et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble

à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist

occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et

saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon

chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute

la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la

couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à

l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur

graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère

et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en

saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils

Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en

prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa

toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et

à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.

Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.

Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de

France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa

alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.

Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte

de Rigord a-t-il été corrompu.

Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.

(_Sire-Isaac._)

Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se

prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi

_berser_ pour tirer.

En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons

dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult

humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent

que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père

et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il

devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les

deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer

avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la

saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à

tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome

et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au

chief.

Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses

messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il

tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:

quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout

l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant

Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus

qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la

constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans

bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].

Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute

latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)

Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et

par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès

victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en

l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi

hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié

desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena

ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de

gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant

léesce, car il se fioient seurement de la victoire.

Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut

paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et

commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en

demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,

et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François

s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles

drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et

saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie

louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent

merveilleuse occision de leur ennemis.

Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité

et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les

avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille

devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit

ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing,

et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent

le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent

leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si

longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière

fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise

et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais.

L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu

moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu

ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars

d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur

passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les

convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens

vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à

passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se

doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient

vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur

paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy

avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna

longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy

l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin

après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de

tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla

tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles

d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les

membres doivent estre joins au chief[174].

Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et

legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum

ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt

decem millia_.»

Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent

l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord

ne connoissoit pas.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 109 / 446 题